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Les régimes dictatoriaux ont leurs hauts lieux. En Argentine, l’École de Mécanique de la Marine est devenue le symbole des tortures de la dictature. Au Tchad, c’était la « Piscine ». Cette prison, installée dans une ancienne piscine destinée aux familles de militaires français à l’époque coloniale, symbolise la terreur de l’ère Habré. Une chape de béton avait été coulée au-dessus du bassin divisé en minuscules cellules où croupissaient des dizaines de prisonniers, sous une chaleur insupportable pendant l’été.  

La piscine ne fut pourtant que l’une des prisons de la DDS, la Direction de la documentation et de la sécurité, la police politique d’Hissène Habré. « La mortalité dans les prisons de la DDS (…) fut substantiellement plus élevée que celles des pires contextes du XXe siècle de prisonniers de guerre », n’hésite pas à écrire l’ONG Human Rights Watch (HRW) dans un rapport publié en 2013. 

Un dictateur formé en France

Au total, les exactions commises sous le régime de l’ancien dictateur tchadien auraient fait quelque 40 000 morts entre 1982 et 1990.  

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Né en 1942 à Faya-Largeau, dans le nord du Tchad alors colonie française, Hissène Habré est passé par l’Institut des hautes études d’Outre-mer et Sciences-Po, à Paris. De retour au Tchad en 1971, il rejoint le Front de libération nationale du Tchad (Frolinat), dont il prend la tête, avant de s’allier avec un autre nordiste, Goukouni Oueddei. Brièvement Premier ministre du président Félix Malloum, avec qui il rompt au bout de quelques mois, il devient ministre de la Défense de Goukouni Oueddei. 

Très hostile au dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, qui occupe depuis 1974 la bande d’Aouzou, et soutient Goukouni Oueddei, Habré rompt avec son ancien allié. Il déclenche une guerre civile dont il sort vainqueur en 1982, armé et soutenu par la France et les Etats-Unis.  

« Habré suivait les interrogatoires par talkie-walkie »

Les huit années de son régime sont marquées par une terrible répression: les opposants – réels ou supposés – sont arrêtés par l’implacable police politique, torturés, souvent exécutés. Dans une note de la DDS retrouvée par HRW en 2001, son directeur affirme fièrement que « grâce à sa toile d’araignée tissée sur toute l’étendue du territoire national, [la DDS] veille particulièrement à la sécurité de l’État ». « Toute personne soupçonnée d’être pro-libyenne pouvait être arrêtée », précise l’ONG. Le sud du pays n’est pas épargné par sa brutalité : Il fait preuve de la plus grande violence pour y mater les velléités sécessionnistes. « De 1982 à 1985, de nombreux cadres sudistes sont éliminés, arrêtés, torturés, des paysans exécutés, des villages brûlés et pillés. » Habré ne se contente pas d’orchestrer tous ces crimes; il les dirige lui-même, de près: « Dans certains cas, Habré suivait même les interrogatoires des opposants par talkie-walkie », ajoute encore HRW. 

Habré rétrécit peu à peu le cercle de son entourage. Il « place des membres de son ethnie, les Goranes Anakazas ainsi que des membres de sa propre famille aux postes les plus sensibles de l’Etat, jusqu’à mettre sur pied un gouvernement parallèle », relève l’ONG. 

Paris et Washington « ont fermé les yeux »

Un an après sa prise de pouvoir, il devra à son tour affronter la rébellion de Goukouni Oueddeye, qui bénéficie d’une intervention libyenne. Intervention à laquelle répond celle de troupes françaises et zaïroises en sa faveur (opérations Manta et Épervier). « On est alors en pleine guerre froide, et François Mitterrand, tout juste arrivé au pouvoir, n’a de cesse de vouloir montrer à l’Amérique de Ronald Reagan que le pouvoir socialiste est un allié fiable », souligne le politologue Roland Marchal (Sciences-Po, CERI). La Libye, accusée de soutenir le terrorisme international, a alors constitué une alliance régionale avec le Yémen, soutenue par Moscou. « Hissène Habré apparaît aux yeux de Paris comme de Washington comme le seul homme politique tchadien résolument hostile à la Libye ». 

Dans les deux capitales, on ferme les yeux sur les exactions commises par le « combattant du désert ». La question des Droits humains ne figure pas parmi les priorités du Quai d’Orsay, complète le chercheur, même après l’arrivée des socialistes au pouvoir, comme en témoigne la démission en décembre 1982 du ministre de la Coopération Jean-Pierre Cot, soucieux d’en finir avec la vieille « politique africaine de la France ». « On estimait alors à Paris qu’Hissène Habré pourrait remettre le pays en ordre, et on fermait les yeux sur les « dommages collatéraux ». Mieux, une partie de la droite reprochait au gouvernement de ne pas en faire assez contre Kadhafi. Elle aurait souhaité que la France soutienne la force insurrectionnelle montée par les Etats-Unis pour tenter de renverser le guide libyen.  

Prise de distance tardive de Paris

Ce n’est qu’à la toute fin des années 1980, constatant qu’Hissène Habré s’appuie de plus en plus sur les Etats-Unis, et alors que la Guerre froide s’est apaisée, que la France prend ses distances avec le tyran, et appuie la rébellion d’Idriss Déby -l’actuel président tchadien-, un de ses généraux qui a fait défection 18 mois plus tôt. 

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Lorsqu’il fuit N’Djamena, en 1990, après avoir « vidé les coffres », Habré trouve refuge à Dakar. Sa fortune lui permet de se constituer un réseau de protection. Il troque le treillis pour un boubou blanc, se montre à la fois discret et généreux, participant par exemple à la construction de mosquées… Grâce à quoi il coule des jours paisibles pendant plus de vingt ans au Sénégal. Il est finalement arrêté le 30 juin 2013 à Dakar, puis inculpé par un tribunal spécial créé par l’Union africaine, grâce à l’acharnement des associations de victimes et des seize années de traque de l’avocat Reed Brody, sous la houlette d’HRW. 

Catherine Gouëset

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