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Une page se tourne en Israël. Après 12 années consécutives de règne, Benyamin Netanyahou a dit au revoir dimanche à son poste de Premier ministre au profit de son ancien allié Naftali Bennett. Représentant d’une droite dure favorable aux colonies israéliennes, ce dernier est à la tête d’une coalition hétéroclite allant de la gauche à l’extrême droite, en passant par la formation arabe de Mansour Abbas. C’est d’ailleurs ce qui interroge sur la capacité du nouveau gouvernement à se maintenir en place, selon Samy Cohen, directeur de recherche émérite au centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI) et auteur d’Israël, une démocratie fragile (Fayard, 2021). 

L’Express : Tout d’abord, un mot sur le départ de Netanyahou après 12 années consécutives au pouvoir. Peut-on parler d’un événement historique ? 

Samy Cohen : Je serai plus nuancé, parce qu’il y a à la fois dans cet événement des éléments de rupture et de continuité. Tout d’abord, il est effectivement marquant que Benyamin Netanyahou qui était Premier ministre depuis 12 ans d’affilée, et qui pensait pouvoir le rester encore facilement quatre années de plus, ait été chassé du pouvoir. Cela démontre déjà une importante volonté de changement de la part du pays. 

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L’autre rupture par rapport à la période Netanyahou, c’est que la coalition actuelle est très hétéroclite et comprend des partis de gauche, du centre, de droite, d’extrême droite et même un parti arabe. De ce point de vue, il y a une différence notable avec la précédente coalition qui était formée essentiellement de partis de droite. L’alliance avec Benny Gantz était purement artificielle. Sur le choix du Premier ministre, il y a en revanche une forme de continuité, puisque Naftali Bennett, qui incarne une droite dure, remplace Benyamin Netanyahou, également de droite. Le changement est donc moins flagrant de ce côté-là. 

Vous mentionnez une coalition « hétéroclite », quelle est la viabilité du nouveau gouvernement ? 

On a effectivement une incertitude sur sa viabilité, parce qu’il y a simultanément des forces qui poussent vers l’instabilité et d’autres qui poussent à la stabilité. Du côté de l’instabilité, il y a le fait que la survie de Naftali Bennett va dépendre de n’importe quel petit parti de sa coalition. En effet, sa majorité est extrêmement mince, puisqu’elle ne compte que 61 députés sur 120. Cela signifie qu’il sera à la merci du moindre parti politique qui pourrait vouloir le faire tomber. 

D’un autre côté, on peut souligner que pour l’instant tous les partis membres de la coalition veulent éviter de porter la responsabilité de la chute du gouvernement. Parce que cela entraînerait de nouvelles élections dans la foulée, et que ce serait très impopulaire auprès de l’électorat. Rappelons que déjà quatre scrutins sont intervenus ces deux dernières années. Pour éviter ce scénario, Naftali Bennett devra donc jouer les équilibristes en permanence afin de préserver sa coalition. 

Quels sujets risquent justement d’ébranler la coalition ? 

Tout d’abord, on peut déjà souligner qu’il existe un consensus entre les membres de la coalition sur certains sujets. Des réformes pourraient ainsi être conduites sans grandes difficultés dans les domaines économiques et sociaux. Cela concerne notamment le redressement du pays après la crise du Covid, la question du chômage, le rétablissement des finances publiques, ainsi que d’autres enjeux sociétaux comme la rénovation du système de santé, ou des transports publics. 

À l’inverse, les questions relatives au conflit israélo-palestinien et aux territoires occupés par Israël risquent d’être bien plus problématiques. Il existe un dissensus profond entre les différents membres de la coalition sur ces sujets, notamment entre la droite et la gauche. Par ailleurs, la question du poids de la Cour Suprême dans le système politique israélien pourrait aussi être une cause de friction. Il est donc probable que Naftali Bennett évitera de prendre des décisions clivantes dans tous ces dossiers, voire privilégiera le statu quo, pour limiter le risque d’explosion de sa majorité.  

Le centriste Yaïr Lapid est censé récupérer le poste de Premier ministre en 2023, mais la coalition a-t-elle une chance de tenir jusqu’à cette date ? 

C’est hélas difficile à dire pour le moment. Tout dépendra de la capacité de la coalition à éviter les sujets qui fâchent. Mais quoi qu’il en soit, Yaïr Lapid a déjà remporté une grande victoire en parvenant à chasser Benyamin Netanyahou du pouvoir. Même si pour y parvenir, il a dû faire des concessions : la plus grande étant sans conteste d’avoir fait entrer Naftali Bennett dans sa coalition en lui cédant le poste de Premier ministre pendant deux ans. Il ne pouvait toutefois pas faire autrement, parce que s’il avait refusé cette condition, Bennett aurait rejoint Netanyahou. 

Naftali Bennett est donc le grand vainqueur de cette coalition, malgré seulement six députés à la Knesset… 

Absolument. Après, il convient de noter qu’il a pris un gros risque auprès de ses électeurs, qui s’opposaient à ce qu’il s’allie à des partis de gauche et un parti arabe. Donc quelque part, il est condamné à réussir. Parce que si sa coalition éclate rapidement, et que de nouvelles élections ont lieu, son électorat pourrait lui reprocher d’avoir trahi sa parole pour un maigre résultat. 

Donc il a tout intérêt à éviter une cassure au sein de sa coalition. À mon avis, il s’abstiendra de toute décision provocatrice. Il ne pourra pas décider par exemple d’annexer la Cisjordanie, ou en tout cas ce que l’on appelle la zone C de la Cisjordanie, qui représente 60% de ce territoire. Il y a fort à parier que cela constituerait un casus belli avec les partis de gauche de la coalition, ainsi qu’avec Joe Biden. 

Benyamin Netanyahou a promis de revenir « bientôt » au pouvoir, est-ce crédible selon vous ? 

Oui, c’est tout à fait possible. Si la coalition actuellement au pouvoir éclate, et que cela conduit à de nouvelles élections, on ne peut pas exclure qu’il revienne au pouvoir. Et dans ce cas-là, il aura beau jeu de dire qu’il avait eu raison en affirmant que cette coalition n’était ni solide, ni sérieuse. 

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Par ailleurs, les affaires judiciaires dans lesquelles il est impliqué ne constitueront pas nécessairement un obstacle à son retour. Parce que le procès va prendre plusieurs années avant de rendre un verdict, donc dans ce laps de temps, il conserve une marge de manoeuvre. Il devra toutefois parvenir à se maintenir à la tête du Likoud. Or dans son parti, un certain nombre d’élus veulent le remplacer et demandent des primaires pour désigner le prochain chef. Mais Netanyahou va tout faire pour conserver sa place de leader, et profiter d’un éventuel éclatement de la coalition. 

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