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Exclue deux ans de toutes les grandes compétitions internationales pour de multiples affaires de tricheries et de dopage, la Russie est la grande absente des Jeux olympiques de Tokyo. Seuls les athlètes russes qui n’ont jamais été convaincus de dopage peuvent en effet concourir, mais sous bannière neutre et sans que leur hymne puisse être jouée. Auteur de La Sportokratura sous Vladimir Poutine (Bréal), docteur en études slaves contemporaines au Centre de recherches pluridisciplinaires et multilingues de l’université Paris-Nanterre, Lukas Aubin revient sur la façon dont le Kremlin a fait du sport un outil politique. 

L’Express : Vladimir Poutine a mis le sport au coeur de son règne. N’est-ce pas une humiliation personnelle de voir ses athlètes privés de drapeau et de leur hymne ? 

Lukas Aubin : C’est en tout cas une humiliation pour son système. Cette volonté de faire du sport un instrument privilégié du pouvoir se révèle à double tranchant. Il y a le succès que représentent l’obtention et l’organisation des Jeux olympiques de Sotchi, en 2014, et du Mondial de football, en 2018. Des événements qui avaient pour but de transformer positivement l’imaginaire collectif à l’égard de la Russie. Il y a aussi des échecs, dont les affaires de dopage, qui écornent son image. Mais l’exclusion de la Russie des compétitions internationales doit être relativisée, car ses athlètes peuvent y participer, s’ils n’ont jamais été dopés. On voit aussi que la Russie sait tirer profit des circonstances : à défaut de pouvoir faire retentir son hymne en cas de titre olympique, elle a obtenu l’utilisation, en remplacement, d’un extrait d’un concerto de Tchaïkovski. La culture russe va donc se faire entendre à Tokyo. 

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Peut-on parler de dopage d’Etat en Russie ? 

Le dopage d’Etat sous-entend que des décisions sont prises au plus haut niveau. Le rapport McLaren, commandé par l’Agence mondiale antidopage (AMA) a ainsi révélé que les services secrets du FSB ont procédé à l’échange d’échantillons positifs d’urine d’athlètes russes par d’autres, négatifs, grâce à un trou dans un mur du laboratoire antidopage de Sotchi. Ils sont aussi soupçonnés d’avoir falsifié les données fournies à l’AMA lors de son enquête, en 2019. Je parlerai plutôt de dopage institutionnel. Quand le pouvoir central appelle à remporter des victoires, les sportifs et leurs entraîneurs, disséminés dans les nombreuses régions que compte cet immense pays, ont le réflexe pavlovien, hérité de l’époque soviétique, d’améliorer les performances par un protocole de dopage. C’est souvent décidé indépendamment de l’Etat central, auquel on veut plaire, et dont on espère des rétributions, comme des subventions pour des équipements sportifs. Poutine ne décide pas de tout. 

Les Russes souscrivent-ils à la thèse du complot occidental concernant ces sanctions ? 

Une grande majorité de la population suit le discours dominant, porté par Poutine lui-même. Lorsque l’affaire éclate, en 2014-2015, il est très véhément et affirme qu’il n’y a pas de dopage, ou très peu. Mais petit à petit, à mesure que la Russie subit sanctions sur sanctions, dont une exclusion de la Fédération internationale d’athlétisme, il met un peu d’eau dans son vin, histoire que son pays puisse réintégrer au plus vite les compétitions. Le discours devient alors : « Oui, il y a du dopage en Russie, mais il n’est pas d’Etat et, de toute façon, tous les athlètes du monde se dopent, donc ces décisions sont politiques et russophobes ». 

Un autre discours, minoritaire, s’est néanmoins fait entendre, notamment lorsque Iouris Gannos était à la tête de RUSADA, l’agence antidopage russe, de 2017 à 2020, pour reconnaître qu’il y a un problème spécifique de dopage en Russie. Ce discours se fait surtout entendre sur les réseaux sociaux, alors que toute une génération d’athlètes a subi les frais de ces affaires. 

Quelles autres spécificités soviétiques le sport russe conserve-t-il ? 

La plus importante, c’est l’hygiénisme. Au lendemain de la révolution soviétique, les autorités veulent une nation de travailleurs libres, ce qui passe par une population en bonne santé, grâce à la pratique du sport. Poutine a renoué avec cette ambition. Dans un premier temps en montrant l’exemple, en tant que pratiquant, car il se considère comme l’archétype de l’homme russe, bien dans son corps et son esprit. Puis, après les JO de 2014, en rétablissant « Prêt pour le travail et la défense », un programme sportif du temps de l’URSS, donnant la possibilité aux citoyens de passer des examens sportifs, tous les ans, et d’obtenir des badges qui donnent à chacun un niveau de mobilisation en fonction de ses capacités physiques. Si sa vocation était plutôt militaire à l’époque soviétique, Poutine en a fait un vecteur de mobilisation patriotique. 

Le président russe Vladimir Poutine participe à un entrainement de hockey à Sotchi, le 30 avril 2017.

afp.com/-

Autre point de continuité entre la Russie d’aujourd’hui et l’URSS : cette volonté de contrôle du mouvement sportif du haut vers le bas. Ceux qui élèvent la voix contre le pouvoir peuvent être exclus de fédérations et de clubs entre les mains de proches du pouvoir, ou en subir les conséquences. Exemple avec l’un des meilleurs hockeyeurs de la planète, le Russe Artemi Panarin, qui joue aux Rangers de New York. Après avoir appelé à libérer l’opposant Alexeï Navalny cette année, il a été accusé d’avoir battu une femme, il y a dix ans, par l’un de ses anciens entraîneurs russes, proche de Poutine. Aucune preuve n’a été apportée, mais alors que ce genre d’accusations est pris très au sérieux aux Etats-Unis, il a été provisoirement écarté de son équipe.  

Les années 2010 furent celles des grands événements avec Sotchi 2014 et le Mondial de football quatre ans plus tard. Que veut faire le Kremlin des années 2020 ? 

L’un des axes est d’accentuer l’hygiénisation de la population et la patriotisation des esprits, pour solidifier l’Etat. On voit aussi se développer beaucoup d’événements sportifs intra-nationaux. Les Jeux olympiques d’été sont la prochaine manifestation majeure que la Russie veut obtenir, mais plutôt dans les années 2030. Le rêve avoué de Poutine, qui peut rester au pouvoir jusqu’en 2036 à la faveur d’une révision constitutionnelle, est de les accueillir dans sa ville natale de Saint-Pétersbourg. En attendant, le pays est candidat à de plus petits événements, comme la Coupe du monde de rugby 2027. 

Pourquoi est-ce si important, pour Poutine, d’apparaître comme un grand sportif ? 

En se mettant ainsi en scène, comme un homme fort, qui sait se contrôler, il participe au redressement de la nation russe, mise à genoux par des décennies de communisme et de capitalisme – Poutine déteste les idéologies. Autour de lui, au sein de l’élite, il est d’ailleurs de bon ton de pratiquer un sport. Il s’agit de pousser l’ensemble de la population à en faire de même.  

Poutine est la synthèse de cette mutation du corps en Russie : au début des années 2000, 20% de la population russe pratiquait régulièrement un sport. Ce pourcentage a doublé. Dans le même temps, la consommation de tabac et d’alcool, qui faisait des ravages, a reculé. Le sport est devenu à la mode en Russie.  

Poutine est-il toujours aussi actif sur les terrains de sport ? Il a dorénavant 68 ans… 

On peut le voir pratiquer du sport, que ce soit une séance de musculation avec Medvedev, son ancien Premier ministre, ou une course à pied. Il participe aussi régulièrement à un match d’exhibition de la Ligue de nuit de hockey, où on peut le voir marquer la majorité des buts et être élu homme du match, à chaque fois. Cette rencontre est filmée et tout le monde peut voir qu’il n’y a pas d’opposition. Personne n’est dupe de cette mise en scène en Russie. Les gens se montrent d’ailleurs de plus en plus moqueurs sur Internet. J’ai vu passer le surnom « papi Poutine » sur les réseaux sociaux. A cela s’ajoutent les rumeurs sur sa santé et le fait qu’il pourrait être atteint de la maladie de Parkinson. Une telle situation serait un coup terrible pour son pouvoir, car Poutine a fondé sa présidence sur le contrôle de son corps à travers le sport. 

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Ce système de la « sportokratura » des années Poutine, mêlant oligarques, politiques et athlètes de haut niveau, que vous décrivez dans votre livre, pourra-t-il lui survivre ? 

Cette sportokratura est fondée sur son corps. C’est sa plus grande force et sa plus grande faiblesse, car tout repose sur sa personne, comme souvent dans les Etats autoritaires ou semi-autoritaires. Le fait que Poutine puisse rester président jusqu’en 2036 montre que le pouvoir n’a pas trouvé de successeur. En cas d’arrêt brutal de sa présidence, il y aurait des conflits entre clans, au sein de l’élite, pour savoir qui va lui succéder. Cela pourrait aussi engendrer des manifestations de plus en plus importantes de la part de la jeunesse russe. Globalement, la société russe reste attachée à la personne de Poutine. Pas sûre, qu’elle accepte un régime si autoritaire s’il n’est plus là pour l’incarner. 

Propos recueillis par Clément Daniez

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