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Pour le monde entier, l’année 1968 fut celle du Vietnam, du printemps de Prague, des assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy, des Black Panthers, du mouvement hippie – et de « l’album blanc » des Beatles. Mais pour le Mexique qui, cette année-là, accueillait les Jeux olympiques, elle fut celle d’un seul événement : le massacre des étudiants sur la place des Trois Cultures, dans le quartier de Tlatelolco. C’était le 2 octobre, dix jours avant de la cérémonie d’ouverture des XIXe Olympiades de l’ère moderne qui, pour la première fois, étaient organisées dans ce que l’on appelait alors « le tiers-monde ». 

Tlatelolco fut à la fois un carnage et un guet-apens. Peu avant la tombée de la nuit, à l’heure où les employés de bureau et les secrétaires rentrent chez eux, l’armée et des paramilitaires en civil, seulement reconnaissables à leur foulard blanc noué à la main gauche, accomplissaient leur basse besogne. Leur mission : faire cesser la contestation, commencée trois mois plus tôt dans la foulée du Mai 68 parisien et des autres manifestations étudiantes dans le monde, notamment dans les universités américaines. Car depuis juillet, lycéens, étudiants, professeurs et certains employés de bureau protestent contre ce que l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa a, un jour, décrit comme « la dictature parfaite ».  

Les premiers Jeux organisés dans un pays du tiers monde

Quatre décennies après la révolution mexicaine, celle-ci a en effet débouché sur un système hyperprésidentiel, corporatiste et d’apparence démocratique, mais où ne règne en réalité que le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Rituellement élus avec des scores proches de 100 %, ses caciques contrôlent les 31 Etats du pays, la mairie de la capitale, la totalité du Sénat et de la Chambre des députés, ainsi que toutes les principales municipalités. Même la puissante Confédération des travailleurs du Mexique (CTM) est aux mains du PRI. Il n’y a pas d’opposition, en dépit de l’existence du très marginal Parti d’action nationale (PAN, catholique) qui percera finalement dans les années 1990.  

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archives l’Express

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1968 avait bien commencé, pourtant… Heureux d’avoir coiffé au poteau les villes candidates de Lyon et de Detroit, le président Gustavo Diaz Ordaz, élu en 1964, a décidé que Mexico serait la vitrine d’un Mexique entrant de plain-pied dans la modernité. Au sud de la capitale, devant l’énorme stade Azteca construit deux ans auparavant, se dresse Soleil rouge, une sculpture en acier d’Alexander Calder de 26 mètres. On attend 5 500 athlètes, la presse mondiale et 1 170 hôtesses bilingues, guides et accompagnateurs. Des festivités sont organisées. Sous la bannière des « olympiades culturelles », le pays de Pancho Villa et de Zapata accueille Ella Fitzgerald, Dave Brubeck, John Cage, les ballets du Bolchoï et ceux du Sénégal – dont les danseuses, seins nus, font sensation. 

« Maintenant, les étudiants réclament un autre Mexique »

Dans la deuxième semaine de juillet, l’ambiance change. « L’agitation étudiante avait commencé par de banales revendications corporatives, écrit alors dans L’Express le journaliste et écrivain Georges Henein (1914-1973), par ailleurs poète surréaliste égyptien et ami d’André Breton. Mais tout de suite, des heurts brutaux avec la police lui donnaient une ampleur inquiétante. Le 26 juillet, anniversaire de la révolution cubaine, une manifestation de masse réunissait professeurs et étudiants dans une même protestation : ils demandaient le départ du ministre de l’Intérieur [NDLR : réputé pour son penchant répressif] et la suppression du corps des « granaderos », les CRS mexicains. Appelée en renfort, la troupe fit usage de ses armes. Un coup de bazooka détruisit un portail et il y eut plusieurs morts. Depuis ce jour, 802 autobus ont été endommagés, la Cité universitaire a été occupée et 7 000 professeurs ont déclaré vouloir démissionner. » Deux jours avant le 2 octobre, L’Express écrit aussi, sous le titre « Mexico, les jeux de la violence » : « Au début, les étudiants voulaient peu de choses. Ce qu’ils réclament maintenant, c’est un autre Mexique. Car la moitié de ses 43 millions d’habitants [NDLR : il y en a 128 millions aujourd’hui] vivent à raison d’une chambre par famille, souvent sans eau courante. Aussi, un quart de la population ne mange pas d’oeufs, de viande, de poissons et manque de lait. » 

Le jour fatidique arrive. Pour une fois, la manifestation n’était pas organisée au Zocalo, la place centrale de Mexico, ni à l’université mais dans le centre, sur l’immense place des Trois Cultures – ainsi nommée en référence à la présence d’une pyramide, symbolisant la période pré-hispanique, à celle d’une petite chapelle du XVIe siècle et, enfin, à celles de barres d’immeubles, dont l’une abrite le siège du ministère des Affaires étrangères, emblème de la culture moderne. « Le meeting du 2 octobre était relativement limité ; d’autres manifestations, plus importantes, avaient eu lieu dans les semaines précédentes, rappelle l’historien Ariel Rodriguez Kuri, spécialiste du mouvement étudiant au Colegio de Mexico. En fait, les dirigeants du mouvement étaient en train d’envisager une suspension des manifestations pour la durée des JO… » 

Article de L’Express du 30 septembre 1968.

L’Express

Entre chien et loup, des hélicoptères de l’armée apparaissent dans les airs. Deux feux de Bengale tombent des aéronefs, comme des étoiles descendant lentement du ciel. C’est le signal, la fusillade commence. Des francs-tireurs sont postés dans les immeubles alentour. Ils tirent sur les étudiants et sur des militaires, qui sont blessés. « L’idée, poursuit l’historien, c’était de faire porter le chapeau aux étudiants afin de justifier leur arrestation. Ce dont se charge aussitôt le bataillon Olimpia, composé de paramilitaires en civil, issus de la garde du président Diaz Ordaz. » 

Comme une cérémonie sacrificielle aztèque, l’esplanade était inondée de sang

La fusillade paraît interminable. Elle dure plus de quarante minutes. C’est la panique. Des jeunes courent dans tous les sens. Certains leaders étudiants, réfugiés dans des appartements voisins, sont retrouvés par les forces de l’ordre… et abattus sur place. 2 000 personnes sont arrêtées. « Ma femme, Andrea, qui était la fille du poète engagé José Revueltas, lequel sera arrêté ultérieurement, a réussi à quitter l’esplanade grâce à une amie enceinte qui amadoua un soldat, se souvient le Français expatrié Philippe Chéron, dont l’épouse, aujourd’hui décédée, était à Tlatelolco. Lorsque les coups de feu prirent fin, poursuit-il, l’esplanade, vide, était inondée de sang. C’était comme si l’empereur aztèque Moctezuma était revenu d’entre les morts pour se livrer à une cérémonie sacrificielle, comme au temps où – avant la conquête par Hernán Cortés en 1521- Mexico s’appelait Tenochtitlan, prodigieuse cité lacustre au pied du volcan Popocatepetl. » 

Tommie Smith et John Carlos aux JO de Mexico en 1968. (Photo by – / EPU / AFP)

AFP

Dès le lendemain, 3 octobre, la presse mexicaine (El Universal, El Sol, La Prensa…) accuse les étudiants. Les articles évoquent des combats de champ de bataille entre terroristes et soldats réguliers. Les correspondants étrangers s’insurgent. « C’est la première fois de ma longue carrière que je vois des soldats tirer sur une foule acculée et sans défense », se scandalise la journaliste italienne Oriana Fallaci. « Le carnage du 2 octobre est l’un des massacres emblématiques des débuts du terrorisme d’Etat en Amérique latine », écrit pour sa part Elena Poniatowska, en préface à l’édition de 2014 de La Nuit de Tlatelolco. Histoire orale d’un massacre d’Etat, d’abord publié dans les années 1970. « Nous ne connaissons même pas le nombre exact de nos morts et nous n’avons pas jugé les responsables. » 

Un demi-siècle plus tard, nul ne sait combien de jeunes Mexicains tombèrent sous les balles : 30, 60, ou encore 250, comme l’écrivit alors le quotidien britannique The Guardian ? « Certains collègues parlent de 60 morts ; pour ma part, je pense qu’il y en a eu autour de 30, car je ne vois pas comment il aurait été possible de faire disparaître des cadavres sans que personne ne les réclame », tranche aujourd’hui Ariel Rodriguez Kuri. 

A l’incertitude du bilan humain et à l’impunité des coupables s’ajoute vite un sentiment d’abandon parmi la jeunesse. Car à la différence des protagonistes du Quartier latin au mois de mai précédent, Tlatelolco, massacre oublié, n’entrera jamais vraiment dans l’histoire mondiale. Avec la cérémonie d’ouverture des JO, dix jours plus tard, la presse passe à autre chose. 

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Encore quatre jours après, le 16, les sprinters américains du 200 mètres, Tommie Smith et John Carlos, montent sur le podium en levant leur poing ganté en signe de protestation contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis. L’impact de cette puissante image, parmi les plus influentes de l’histoire de la photographie, est tel qu’il efface le massacre de Tlatelolco. Sauf au Mexique, où le 2 octobre continue d’être commémoré chaque année. « Ce sont les paradoxes de la mémoire, dit l’historien Ariel Rodriguez Kuri. Aujourd’hui, Tlatelolco est de plus en plus présent. Pour les Mexicains, il ne reste de 1968 qu’une seule date importante : le 2 octobre. » 

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