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Chaque matin, à l’aube, quand Kadré Diallo se réveille dans sa case en banco (terre séchée) à Médérin-Peulh, village dans la région Centre-Nord au Burkina Faso, il suit la même routine. L’éleveur de 46 ans scrute l’horizon et cherche son troupeau de zébus, aux longues cornes. Un mugissement, un regard lui suffit pour savoir si un animal est malade ou a disparu dans la nuit. Il est 7 heures, ses boeufs s’impatientent. « Ils ont faim, ils m’attendent pour aller paître », explique-t-il, en fouillant dans la poche de son boubou rayé rose et blanc. Dernière vérification avant le départ, il sort son téléphone portable et compose le « 777 » pour connaître la pluviométrie et adapter l’itinéraire du jour en fonction de la météo. « Il ne pleuvra pas aujourd’hui », affirme son interlocuteur, en langue moré, à l’autre bout du fil.  

A 80 kilomètres de là, dans la capitale, Ouagadougou, ce téléconseiller a, en quelques clics, accès sur son écran aux prévisions météo, mais aussi aux données sur le couvert végétal et les ressources en eau, ainsi que sur les prix du marché. Des éléments précieux pour aider les paysans sahéliens – confrontés à la désertification et à la raréfaction des ressources naturelles – à mener leurs troupeaux. Promu par l’Organisation néerlandaise de développement (SNV), le centre d’appels Garbal est une sorte de GPS intelligent pour guider leur transhumance, devenue de plus en plus risquée, aléatoire et coûteuse. Lancée en 2017 au Mali, déployée deux ans plus tard au Burkina Faso et bientôt au Niger, la plateforme a déjà enregistré plus de 160 000 appels. 

« Mieux anticiper »

Depuis un an, Kadré Diallo en est un utilisateur assidu. Dans son village, il voit la sécheresse entamer ses terres de jour en jour. Au bas d’une petite colline de latérite, il montre un terrain laissé à l’abandon. Quand il était enfant, la case familiale y était installée et les troupeaux pouvaient paître « juste devant la porte ». Sauf que maintenant « il n’y a plus rien », regrette-t-il en pointant le sol rocailleux du doigt. Dans cette région semi-aride du Burkina, les habitants sont obligés de parcourir de plus grandes distances pour trouver du fourrage et de l’eau. « Avant, il suffisait d’aller à une trentaine de kilomètres, désormais on en fait plus de 170 pour rejoindre les zones pastorales », déplore-t-il. Or, la transhumance du nord au sud est devenue risquée.  

Kadre? Diallo utilise le service Garbal depuis un an, ici dans son village a? Me?de?rin Peulh

Sophie Douce pour L’Express

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Traverser le bas-fond qui sépare son village des pâturages est « un calvaire », surtout en ce mois de juin, la période des premières pluies. « Souvent, on se retrouve coincés avec le troupeau à cause de l’eau, les enfants risquent de se faire emporter par le courant. » Mais depuis qu’il consulte Garbal, Kadré Diallo peut, dit-il, « mieux anticiper ». Plus besoin d’envoyer des « éclaireurs » à moto pour localiser les bonnes herbes ou d’attendre que « les insectes sortent de la terre » pour savoir qu’il va pleuvoir et qu’il va falloir semer ses cultures. Au téléphone, les conseillers lui fournissent des informations météorologiques très localisées et lui recommandent les pistes à prendre, notamment pour trouver du fourrage. « Un gain de temps et d’argent », se réjouit-il. « Avant, si je me trompais et que les pluies ne duraient pas, les semis étaient gâchés », indique ce paysan, qui cultive également du sorgho et du mil. 

Selon les données de SNV, la plateforme permettrait de réaliser entre 35 et 75 % d’économies, d’augmenter les rendements des cultures de 13 % et de réduire le taux de mortalité des animaux de 39 %. Un argument non négligeable au Sahel, où les pluies sont de plus en plus capricieuses. La variabilité des précipitations et la recrudescence des phénomènes climatiques extrêmes mettent, en effet, à rude épreuve les paysans burkinabés. Près de 80 % de la population vit du secteur agricole. 

Au centre d’appels de Garbal, à Ouagadougou, le téléphone ne cesse de sonner. Une dizaine de téléconseillers, équipés d’un microcasque,répondent aux clients. « Né waongo ! », salue une jeune femme, en moré. Ils parlent aussi français, dioula, fufuldé et gulmanchema. Ici, on écoute, on conseille et on rassure de « 6 à 21 heures, 7 jours sur 7 ». « Pas de week-end pour les paysans », souligne le superviseur, Ousséni Sienou. Chaque jour, la centrale, hébergée par Orange, enregistre près de 120 appels, facturés 30 francs CFA la minute (deux fois moins cher qu’une communication classique).  

Le centre d’appels de « Garbal » a? Ouagadougou

Sophie Douce pour L’Express

Financé par l’Agence spatiale néerlandaise (NSO), ce service collecte et traite des paramètres satellitaires fournis par l’entreprise Hoefsloot Spatial Solutions (HSS). « Le satellite photographie tous les dix jours le couvert végétal et les eaux de surface », révèle Honoré Zidouemba, coordinateur national du projet au Burkina Faso. Les images sont analysées, puis recoupées avec les données du ministère de l’Eau et des Ressources animales.  

Honore? Zidouemba, le coordinateur du projet Garbal au Burkina Faso

Sophie Douce pour L’Express

Fourrages et points d’eau, pistes de transhumance, postes vétérinaires, marchés… Garbal est la première plateforme de ce type consacrée aux éleveurs pasteurs, aux agro-pasteurs et aux agriculteurs au Sahel. Cet été seront opérationnels, en sus, un « marché en ligne » qui mettra en contact acheteurs et vendeurs via un service de paiement mobile, ainsi qu’un système d’épargne et de crédit pour les producteurs. 

Le pastoralisme menacé

L’enjeu est énorme. Au Burkina Faso, petit pays enclavé du Sahel, un tiers du territoire, soit plus de 9 millions d’hectares de terres, est dégradé (déboisement, désertification). Chaque année, près de 360 000 nouveaux hectares sont déclarés impropres aux cultures, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Ce n’est pas tout : plus de un million de Burkinabés ont dû fuir leur foyer depuis le début de la crise au Mali et l’extension des conflits djihadistes. Et 1 habitant sur 10 souffre de la faim. Insécurité, sécheresse, explosion démographique… Le pastoralisme, mode de production essentiel à l’économie régionale et à la protection de la biodiversité, n’a jamais été autant menacé. Devant l’ampleur de la crise, plus de 80 responsables d’associations d’éleveurs, mais aussi des leaders coutumiers et des élus locaux de la région ont lancé un appel d’urgence le 29 mai, en marge du sommet du G5 Sahel, à Niamey (Niger). « Les cultivateurs étendent leurs cultures pour compenser les baisses de rendement, mais ils grignotent de plus en plus les terres pastorales et les bas-fonds où s’abreuvent les animaux », précise Souleymane Ouedraogo, pastoraliste à l’Institut de l’environnement et de recherches agricoles de Bobo-Dioulasso. Résultat, les affrontements meurtriers entre éleveurs et agriculteurs se multiplient. 

Pis, les djihadistes instrumentalisent les frustrations des populations rurales pour mieux s’implanter. Souvent taxés de complicité avec les terroristes, les éleveurs restent pourtant les premières victimes des exactions des groupes armés et des forces de sécurité et paient un lourd tribut économique à la crise. L’insécurité entrave la mobilité des pasteurs, les vols de bétail se multiplient, les marchés tournent au ralenti et le prix du bétail chute. Près du village de Kadré Diallo, les abris de fortune se multiplient – au rythme des attaques. Plus de 3 000 déplacés ont trouvé refuge à Korsimoro, la ville voisine, dans la province du Sanmatenga, durement touchée par les violences.  

Dans ce contexte, Kadré Diallo s’inquiète pour l’avenir de sa communauté. A Médérin-Peulh, de plus en plus de jeunes quittent les champs pour la ville. « Vivre de l’élevage est devenu compliqué, ils préfèrent chercher l’argent facile ailleurs », s’attriste cet agro-pasteur, qui, pour diversifier ses activités, est obligé de cultiver et a dû réduire la taille de ses troupeaux partis en transhumance. Un héritage culturel, un mode de vie en péril. Alors, comme son père avant lui, l’éleveur tente de transmettre son travail à ses enfants. Il leur a enseigné un nouveau dicton : « Vivre dans l’ignorance, sans éducation, sans information, c’est être mort », martèle-t-il, son téléphone « greffé » à la main. 

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Cet article de notre série mensuelle Horizons africains fait partie d’un projet bimédia financé par le Centre européen de journalisme, via le programme European development journalism grants. Ce fonds est soutenu par la fondation Bill et Melinda Gates.  

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