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Du jour au lendemain, les restaurants de Moscou se sont vidés – et la vague de chaleur qui frappe en ce moment la capitale russe n’y est pour rien. Depuis le 1er juillet, il est impossible de fréquenter les salles des cafés et brasseries de Moscou et d’une grande partie de la Russie si l’on ne détient pas de passe sanitaire. Comme en Europe, celui-ci prend la forme d’un QR code qui s’obtient soit avec un certificat de vaccination, soit avec un test PCR négatif récent, soit avec une preuve de rétablissement si l’on a été malade du Covid. Mais en Russie, contrairement à l’Europe, le système a été mis en place sans concertation ni avertissement, et pratiquement du jour au lendemain. « On a appris l’information dans les médias, juste avant que la loi n’entre en vigueur », raconte Daria Sonkina, propriétaire du café Ovsianki, un établissement à la déco industrielle et peuplé de hipsters, dans un quartier branché proche du centre-ville. « Les premiers jours ont été très durs, poursuit-elle. Quand nous avons annoncé sur nos réseaux sociaux que nous allions obéir au décret et demander les QR codes des clients, nous avons récolté une volée de commentaires négatifs ; on nous a accusés de jouer avec la santé de nos clients en les obligeant à se faire ‘piquer’ et de nous vendre au gouvernement. » 

Impopulaire, la mesure est la dernière en date d’une série de décisions revenant, dans les faits, à l’instauration d’un régime de vaccination obligatoire : quota minimum de 60 % d’employés vaccinés dans les administrations et le secteur des services, fermeture des stations balnéaires du sud du pays aux personnes non vaccinées… A terme, laissent entendre les autorités, même l’accès aux transports en commun sera conditionné à la vaccination ! Le processus provoque une vague de mécontentement d’une ampleur rare en Russie. Des députés mènent la fronde sur les réseaux sociaux sous le mot d’ordre « stopfascisme ». Le puissant Parti communiste russe a organisé des manifestations, aussitôt dispersées par la police. Et le 23 juin, un acteur est monté sur la scène d’une cérémonie de remise de prix en arborant sur sa veste une étoile jaune en signe de protestation contre la « ségrégation », sans que personne ou presque n’y trouve à redire. Dans le même temps, le marché des faux certificats de vaccination et QR codes contrefaits a explosé.  

C’est que, depuis leur introduction en septembre dernier, les vaccins made in Russia peinent à convaincre la population. Depuis l’ouverture de la campagne vaccinale en novembre dernier, seuls 15 % des Russes ont accepté de recevoir une dose de Spoutnik V, tandis que 54 % de la population se déclare opposée à l’idée de se faire vacciner, selon une enquête de l’institut de sondages Levada. « Parmi eux, analyse Denis Volkov, directeur de ce centre indépendant, on trouve assez peu d’antivaccins convaincus, mais plutôt des gens qui ont de profonds doutes sur la fiabilité des vaccins contre le coronavirus. Dans l’esprit du public, ils ont été développés trop vite pour être sûrs. » Après avoir répété pendant des mois que le Covid avait été vaincu en Russie, les médias d’Etat s’agitent maintenant pour inciter à la vaccination, suite à la récente flambée de cas provoquée par l’arrivée du variant Delta. Sans grand succès. 

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« Poutine se retrouve démuni »

« Poutine est très fort pour discréditer et semer la discorde », considère le politologue Fiodor Kracheninnikov. Et d’évoquer les attaques systématiques du gouvernement à l’encontre des vaccins occidentaux. Mais la méthode s’est retournée contre ses auteurs : si la population russe est convaincue de la dangerosité du Pfizer et du Moderna, elle refuse aussi de croire que ses concurrents locaux puissent être de meilleure qualité. « Tous ces gens pensent que ‘les Etats mentent tout le temps’, reprend Fiodor Kracheninnikov. La propagande a transformé les Russes en un peuple schizophrène, adepte des théories du complot. C’est un procédé pratique pour obtenir de la population un soutien passif, pour qu’elle ne s’engage pas politiquement, ne proteste jamais et qu’elle ait peur de tout. Mais aujourd’hui, le pouvoir a besoin d’une adhésion active, afin que chaque personne puisse prendre la décision rationnelle d’aller se faire vacciner, de ne pas acheter de faux certificats et de ne pas s’entendre avec son médecin pour obtenir une dispense bidon… Les autorités devraient faire passer des messages positifs au lieu de diffuser des théories complotistes sur l’Occident. Mais là, Poutine se retrouve démuni. » 

Il aurait pourtant les moyens de convaincre son peuple, estime Denis Volkov : « Les sondages montrent que les gens qui sont prêts à se faire vacciner et qui soutiennent la vaccination obligatoire sont ceux qui font confiance aux autorités. » Il suffirait donc au maître du Kremlin de jouer de sa notoriété, qui reste élevée – aux alentours de 60 %. Mais Vladimir Poutine ne s’est engagé que très timidement en faveur de la vaccination : durant plusieurs mois, il a tergiversé avant d’annoncer s’être fait « piquer » en décembre 2020, tout en refusant de le faire devant les caméras et de préciser s’il avait ou non reçu une dose d’un vaccin russe. Ce n’est qu’à la fin du mois de juin qu’il a assuré s’être fait injecter du Spoutnik V.  

En outre, Poutine continue de se déclarer opposé à une obligation vaccinale. Soucieux de préserver son capital politique, il laisse gouverneurs et fonctionnaires locaux endosser la décision et l’impopularité qui l’accompagne. Mais ces derniers sont loin d’avoir l’autorité morale du président. Résultat : pour une partie de ses compatriotes, la vaccination obligatoire se fait à l’insu de Poutine, qui ne tardera pas à l’apprendre et à y mettre le holà ! « C’est un grand classique russe, ironise Denis Volkov : le Tsar est bon, les boyards sont mauvais. » 

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Mais Vladimir Poutine va avoir de plus en plus de mal à tenir cette ligne, tant la dégradation rapide de la situation sanitaire a mis les autorités au pied du mur. L’économie du pays ne supporterait pas un nouveau confinement, mais les Russes ne veulent pas se faire vacciner : leur chef va maintenant devoir les y contraindre et il pourrait bien en payer le prix politique. 

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