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L’Express : commençons par un paradoxe : Angela Merkel grandit à l’Est, sous une dictature, mais son enfance était très heureuse…  

Marion Van Renterghem C’est, en effet, quelque chose qui va à l’encontre des idées reçues. Angela Merkel a été facilement enfermée dans ce cliché de la « femme de l’Est ». Mais malgré une dictature épouvantable, dont elle a pâti, il y a aussi cette parenthèse enchantée de son enfance, dans un hameau en lisière de Templin, en pleine campagne, dans le Brandebourg. Angela Merkel vient d’une famille très particulière. Son père est pasteur, il lui a inculqué une éducation stricte, empreinte d’austérité, mais c’est aussi un personnage ouvert, cultivé, qui avait quitté l’ouest pour s’installer à l’est, sachant que la religion protestante y est mal perçue, mais parce qu’il partageait l’idéologie socialiste. Cet apprentissage d’un monde hostile a, par la suite, beaucoup aidé la jeune Merkel. C’est quelqu’un de prudent, qui sait tracer son chemin en faisant attention à ce qui l’entoure. On retrouve cet héritage lors de son discours du 9 décembre 2020 au Bundestag. On la voit, au bord des larmes, prise dans un conflit de valeurs. Pour sauver les vies humaines, elle doit imposer le confinement, tout en restreignant cette liberté dont elle avait été privée et qu’elle a érigée en valeur suprême. 

Votre biographie relate l’histoire d’une femme discrète devenue chancelière, « l’air de rien »… 

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Ce n’est pas quelqu’un qui fait des plans sur la comète, c’est avant tout une physicienne qui résout un problème avec les données dont elle dispose. Elle a toujours fonctionné avec deux éléments : l’opportunité – elle s’est toujours trouvée au bon moment au bon endroit – et son analyse excellente des situations. Le mur tombe, il y a une Allemagne nouvelle, Merkel se dit : « qu’est-ce que je peux faire? » et s’engage en politique. Intelligente, habile, elle se fait vite repérer. Helmut Kohl doit composer un nouveau gouvernement, il lui faut quelqu’un qui vient de l’Est, si possible une femme… Elle coche toutes les cases ! A la fin des années 1990, son parti (chrétien-démocrate) se perd dans des affaires de corruption, cela heurte son sens moral. Elle décide de le sauver. A l’époque, tout le monde l’apprécie, elle est gentille, loyale, calme, travailleuse et elle admire Kohl comme un mentor. C’est à cette époque qu’elle perd sa timidité et sa maladresse et que son ambition politique se dessine. 

Comment définiriez-vous son style politique ?  

C’est une conservatrice progressiste. Elle a peur du changement et n’aime pas brusquer les choses. Elle ne suit pas de stratégie; elle est plutôt guidée par sa structure morale. Très à l’écoute de l’opinion, elle l’absorbe, tout en essayant de la modeler. Lors de la crise grecque, elle a été brutale et dogmatique, mais a fini par faire accepter le plan d’aide aux contribuables allemands. De même, elle a fait opérer une révolution à ses concitoyens pour les faire adhérer au plan de relance – alors qu’elle freinait des quatre fers aux propositions d’Emmanuel Macron.  

 

Précisément, comment analysez-vous le couple Macron-Merkel ?  

Lui, c’est l’imagination et la vision, elle le pragmatisme… et, parfois, l’éteignoir. Pour l’entraîner, Macron a su jouer de la nécessité créée par la crise sanitaire ; il a – ce sont ses mots – créé un « arc électrique » pour la faire sortir de son schéma traditionnel de négociation. Lorsqu’ils ont présenté en commun le plan de relance, Merkel utilisait d’ailleurs le vocabulaire du président français : « souveraineté », « champion européen »…  

A quoi va ressembler l’après-Merkel ? 

En Allemagne, le suspens politique est très réduit. Les trois candidats à sa succession sont des gens raisonnables, responsables, démocrates et proeuropéens. Il n’y a pas de drame possible. Les Allemands sont d’ailleurs plus inquiets de ce qui se passe chez nous que chez eux ! En seize ans de pouvoir, Merkel a modernisé le parti conservateur, en faisant progresser des sujets sociaux – droits des femmes, salaire minimum… Elle a formé un grand centre qui n’est ni à droite ni à gauche. Finalement, elle était macronienne avant la lettre !  

Quel héritage va-t-elle laisser ?  

Elle a changé l’image de l’Allemagne en la rendant sympathique, mais elle laisse, en revanche, un goût amer en matière de politique étrangère. Elle a insisté pour que l’UE signe un accord – mal ficelé – avec la Chine. Et elle soutiendra jusqu’au bout le projet de gazoduc Nord Stream 2 avec la Russie. Merkel doit sa longévité politique au fait qu’elle a réinstallé la puissance allemande, après la crise profonde des années 2000. Elle n’a jamais rien fait qui puisse remettre en cause cette prospérité, d’où sa politique, très habile, pour dire leur fait à Vladimir Poutine et à Xi Jinping, tout en préservant les intérêts industriels de son pays. Mais cette position sera de moins en moins facile à tenir. L’Allemagne va devoir redéfinir sa position dans le monde et assumer politiquement sa puissance. Son successeur devra, en outre, composer avec des partenaires de coalition, comme les Verts, qui seront moins tolérants avec les puissances autocrates. Merkel parvenait à gérer ces contradictions. Avec son départ, l’Allemagne perd cette espèce d’acrobate du compromis. 

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« C’était Merkel » (Les Arènes), de Marion Van Renterghem, grand reporter et chroniqueuse à l’Express. 

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