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« C’est une révolte ? Non, Sire, c’est une révolution ! » Impossible de ne pas songer à l’incrédulité de Louis XVI au moment de la prise de la Bastille après les manifestations historiques qui ont secoué l’île de Cuba hier, dimanche 11 juillet. Et pris de court tout l’appareil d’Etat, à commencer par l’apparatchik communiste Miguel Diaz-Canel qui a succédé à Raúl Castro à la tête du pays voilà seulement trois mois. 

Jamais, en effet, depuis le début de la révolution cubaine en 1959, les Cubains n’avaient osé défier aussi ouvertement le pouvoir. De La Havane jusqu’à l’orient du pays en passant par des dizaines de villes, des milliers de manifestants, issus des classes les plus pauvres, ont défilé aux cris de « Liberté ! », « A bas la dictature! » et, plus significatif encore : « Nous n’avons plus peur ! ». Une situation inédite, qui fait dire aux observateurs avisés que le 11 juillet est déjà un tournant dans l’histoire du castrisme. 

Certes, en 1994, un mouvement de protestation spontané sur le Malecon (l’avenue du front de mer de La Havane) avait brièvement inquiété le régime en proie à une crise économique consécutive à l’effondrement de l’Union soviétique. Mais, à l’époque, l’habile rhétorique de Fidel Castro, combinée à l’intervention des forces de l’ordre, avait eu raison en douceur du « Maleconazo » (le coup du Malecon), un mouvement circonscrit à quelques centaines de personnes, et dans la seule capitale. 

Le Premier secrétaire sortant du Parti communiste cubain (PCC), Raul Castro (R), lève la main du président cubain Miguel Diaz-Canel, élu nouveau Premier secrétaire lors du 8e Congrès du Parti communiste cubain au Palais des congrès de La Havane, le 19 avril 2021.

Ariel LEY / ACN / AFP

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« Ce à quoi nous assistons, c’est à l’écroulement du castrisme », estime l’historienne franco-vénézuélienne Elizabeth Burgos, l’une de plus fines analystes du système cubain, qu’elle a fréquenté avant de s’en éloigner. Le fait que les manifestants affirment en criant qu’ils se sont « débarrassés de la peur » est extrêmement significatif : des barrières mentales et symboliques qui empêchaient la population d’agir sont tombées. » Et l’historienne de rappeler que, pour la première fois, des policiers ont été filmés en train de fuir devant des manifestants. Du jamais vu. 

A la Havane, une autre scène, observée dimanche, en dit long sur l’état d’esprit de la population. Alors qu’un policier en civil dégainait son arme devant un jeune manifestant, celui-ci l’a crânement défié : « Vas-y, tire ! Tire ! » Et l’agent de la Sécurité de l’Etat (la police secrète) a rangé son arme… « Pour le pouvoir, la situation est très délicate car l’histoire montre que lorsque les Cubains décident de se battre, ils sont capables d’aller très loin… » 

« Le fait est, complète Jorge Ricardo Masetti, lui-même issu de la nomenklatura (son père, le guérillero Jorge Masetti, surnommé « comandante Segundo », était un proche de Che Guevara), qu’il faut un sacré courage pour aller manifester à Cuba. En France, au Chili ou en Colombie, après avoir participé à une manif, vous rentrez tranquillement chez vous pour vous remémorer les bons moments de la journée; à Cuba, c’est différent: manifester, c’est la certitude d’être dénoncé par les mouchards du quartier aux ordres du parti communiste et, le cas échéant, de finir en prison pour subir un interrogatoire de la police politique. Les Cubains qui participent aujourd’hui aux manifestations indiquent qu’ils sont pleinement conscients des risques qu’ils prennent et qu’ils n’ont plus rien à perdre. » 

Le président Diaz-Canel ? Une erreur de casting

Moins de cent jours après la prise de fonction de Miguel Diaz-Canel, la révolte populaire met cruellement en lumière, aussi, les limites du système imaginé par Raúl Castro pour prolonger la vie du castrisme. « Pur stalinien, le petit frère de Fidel pensait régler tous les problèmes en misant sur le Parti communiste – ce qu’évitait soigneusement Fidel – et sur un organigramme verrouillé, censé assurer la stabilité du pouvoir », reprend Elizabeth Burgos. Seul hic, Diaz-Canel n’a pas la légitimité historique des « commandants de la révolution », haut gradés ayant participé à la révolution cubaine ou à la guerre d’Angola (1975-2002), nombreux au sommet de l’Etat. Et il est dépourvu de charisme personnel. « Aux yeux des Cubains, reprend Burgos, le président n’est qu’une fabrication artificielle de Raul pour laquelle ils n’ont guère respect. » 

La piètre prestation télévisée de Miguel Diaz-Canel, au moment précis où les premières manifestations spontanées éclataient à San Antonio de Los Baños (à une trentaine de kilomètres de la capitale), est venue renforcer l’impression d’une erreur de casting. Visiblement inquiet, Diaz-Canel a parfois donné l’impression que la peur avait changé de camp. Qui plus est, lorsque cet apparatchik du parti communiste sans aucune expérience militaire adopte un ton martial, son propos sonne faux, ce qui ne peut inspirer la crainte parmi la population. 

Enfin, le nouveau chef de l’Etat âgé de 61 ans a commis l’imprudence d’appeler à la guerre civile: « Nous demandons à tous les révolutionnaires et à tous les communistes de descendre dans la rue pour défendre la révolution en tous lieux », a déclaré Diaz-Canel. Sans succès pour l’instant. « Un chef de l’Etat qui appelle publiquement à se battre contre sa propre population, c’est du jamais vu à Cuba: quelle absence de sens politique! », estime Jorge Masetti.  

Quelle réponse l’appareil cubain peut-il apporter au défi posé ? « Il n’existe pour lui que des mauvaises solutions. Soit, il sacrifie Diaz-Canel; soit il le maintient en misant sur la répression, comme il l’a toujours fait », calcule Masetti. Dans les deux cas, c’est un signe de faiblesse. En attendant, le régime en est réduit à expliquer que tout cela s’explique par la frustration engendrée par la crise du Covid. Ce qui est faux. Le Covid est un paramètre de l’équation parmi d’autres… » 

L’énorme loupé de la contra intelligencia, le service des renseignements

Au-delà de la personnalité du président Diaz-Canel, le mouvement du 11 juillet a révélé des failles inédites dans le système répressif. Au moment même où le président s’exprimait à la télévision et croyait savoir que le mouvement était limité à une poignée d’agitateurs, les effectifs des manifestants augmentaient de minute en minute pour se répandre comme une tache d’huile, grâce aux réseaux sociaux, partout dans le pays, à Santiago, à Holguín, à La Havane. « Cela montre une faille énorme dans le système de « la contra intelligencia » (le renseignement intérieur) », ajoute Masetti dont le beau-père, Tony de la Guardia, était le James Bond de Fidel Castro, jusqu’à ce que ce dernier le sacrifie et le fasse fusiller en 1989. Il ajoute: « La police secrète a échoué dans la mission essentielle qui consiste à prendre le pouls de la société pour anticiper les problèmes. Cela aussi, c’est du jamais vu. A l’heure qu’il est le chef du renseignement doit passer un sale quart d’heure… » 

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Quoi qu’il en soit, il ne faudrait pas faire porter à Diaz-Canel un chapeau trop grand pour lui. Le successeur de Raúl Castro n’est aux commandes que depuis trois mois. Or le mécontentement n’est pas le résultat de trois mois de mauvaise gouvernance. Au contraire, il est le fruit d’années de frustration, accumulées sous Raúl Castro et avant lui, sous Fidel. Contrairement à ce qu’écrit l’organe officiel cubain Granma, naïvement relayé par une partie de la presse internationale, ce ne sont pas le Covid ni l’embargo américain qui explique les manifestations historiques du 11 juillet. Pour le vérifier, il suffit de réécouter sur Youtube les slogans scandés par les manifestants, souvent jeunes, métis, pauvres et féminins. Dans les rues cubaines, personne ne criait « A bas le Covid! » ou « A bas les Etats-Unis » » mais bien, il faut le répéter, « A bas la dictature! », « Vive la liberté! » et « Nous n’avons plus peur! » 

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