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Vu du ciel, le delta du Niger semble atteint d’une maladie incurable. Par endroits, le fleuve est noir, couvert d’une épaisse couche de mazout. Ailleurs, de longues traînées sombres maculent les bras de mer bordés de mangroves. Voilà soixante ans, cette région du sud-est du Nigeria était pourtant verte et fertile. Elle n’est plus que poison. L’air, la terre, l’eau : ici, tout est souillé. L’espérance de vie ne dépasse pas 45 ans, soit 10 de moins que la moyenne nationale. Cette marée noire permanente s’explique par le piètre état des infrastructures pétrolières, mais aussi par les pillages sauvages des pipelines, perpétrés par « les militants du delta ». Las d’assister à l’exploitation des sols sans en percevoir les bénéfices, ces insurgés ont pris les armes au début des années 2000 pour prélever « leur » pétrole à la source – 15% de la production serait ainsi volée chaque année dans ce pays de 212 millions d’habitants, premier producteur de brut du continent africain. Ce qui cause de nombreuses fuites et des ravages écologiques incalculables. 

Votée le 1er juillet à Abuja, la capitale, par les deux chambres du Parlement, une réforme du secteur des hydrocarbures pourrait changer la donne. La Petroleum Industry Bill, ou « loi pétrole » est, en effet, censée assurer une plus juste redistribution de la manne aux communautés locales. Objectif : inciter les rebelles à déposer leurs kalachnikovs. Et, ainsi, réduire les risques pour les majors (Shell, Total, Statoil, Agip, Petrobras, etc.) de plus en plus nombreuses à se détourner du Nigeria, où les coûts liés à la sécurité sont exorbitants. 

Retenir les majors pétrolières, question de survie pour l’Etat

Promise par le président Muhammadu Buhari lors de sa campagne électorale de 2015, mais dans les cartons depuis treize ans, la loi pétrole « ne pouvait ni ne devait être précipitée », affirmait encore, en 2018, cet ex-général âgé de 78 ans. Mais le chef de l’Etat, surnommé Baba Go-Slow (Papa va-lentement) par ses détracteurs, a soudain accéléré en 2020, dans un contexte d’effondrement de la demande liée à la pandémie. L’urgence ? Retenir des investisseurs, échaudés par l’insécurité et la corruption endémique. 

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« Pour Buhari, qui cumule les casquettes de chef d’Etat et de ministre du Pétrole, c’est une question de survie, juge Benjamin Augé, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Le pays tire 60% de ses revenus du pétrole, ce qui représente 90% de ses recettes à l’exportation. L’Etat fédéral, comme les 36 Etats fédérés, dépend essentiellement des fonds des hydrocarbures. L’année dernière, la baisse des prix du brut a gravement affecté les 9 Etats producteurs de pétrole, qui imposent des taxes significatives aux exploitants. Le retour de bâton a été immédiat. L’Etat de Rivers, par exemple, situé sur le delta du fleuve Niger, a revu son budget à la baisse de 40%. » 

Pour se maintenir à flot, Abuja se plie aujourd’hui à l’appel des multinationales, qui réclament une clarification du cadre fiscal et réglementaire. « La loi pétrole peut faire une différence », estime Henry Adigun, expert en politiques publiques, qui a participé à la rédaction du texte. D’abord parce qu’elle s’attaque au « quartier général » de la corruption, la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC). La toute-puissante compagnie nationale pétrolière – dont une quarantaine de cadres ont été limogés depuis l’arrivée au pouvoir de Buhari – pourrait être privatisée. Ces dernières années, des milliards de dollars destinés aux caisses de l’Etat se sont volatilisés. Où ? « Sur les comptes offshore d’ex-ministres du Pétrole, qui cumulent les casseroles », glisse un connaisseur du sujet. En mai dernier, par exemple, le chef de la Commission des crimes économiques et financiers affirmait avoir saisi 153 millions de dollars et 80 propriétés au cours d’enquêtes contre l’ancienne ministre du Pétrole Diezani Alison-Madueke, en fuite au Royaume-Uni ! 

Outre la privatisation de la NNPC, deux organes de régulation indépendants, chargés du transport et de la production, vont être créés. « Un tel dispositif, qui vise à limiter les pouvoirs du ministre du Pétrole, peut améliorer la gouvernance », reprend Benjamin Augé. Et, peut-être, à terme, faire baisser le coût de la corruption pour les compagnies pétrolières, qui participent au système en versant toutes sortes de rétrocommissions, notamment pour obtenir des licences d’exploration, ont confié plusieurs sources à L’Express. 

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Reste à savoir si cette révolution culturelle se concrétisera… et si le fonds destiné au développement des communautés locales verra bien le jour. En principe, toute société devra contribuer, à hauteur de 2,5% de ses dépenses d’exploitation, au mieux-être des habitants des régions concernés. Soit nettement moins que les 10% réclamés par les élus du delta du Niger. « Dans la région, la détresse sociale est telle qu’il en faudrait davantage pour démanteler la rébellion et le trafic de pétrole, consolidés depuis des années, analyse Bertrand Monnet, professeur à l’Edhec et spécialiste des risques criminels, qui a réalisé plusieurs documentaires sur les guérilleros du delta. Il faudrait au moins une génération pour que cela change. » Et une génération, c’est long. 

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