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L’Angleterre est actuellement un bon terrain d’observation pour deux styles de leadership très différents. D’un côté, vous avez un homme très intelligent, bien habillé, aux manières impeccables, qui rassemble le pays, respecte ses adversaires, traite les médias avec ouverture et courtoisie, fait son travail de manière diligente et innovante, et insuffle aux gens une bonne dose d’espoir en l’avenir. De l’autre, vous avez un narcissique débraillé qui ne fait que mentir et qui s’arrange pour transformer toute situation en une histoire dont il est le centre – et bien sûr, le héros. 

Le premier est le manager de l’équipe de football d’Angleterre, Gareth Southgate. Le second est le Premier ministre britannique, Boris Johnson. Southgate a été applaudi par 60 000 supporters après avoir remporté la demi-finale de l’Euro contre le Danemark – parmi lesquels Johnson, ridiculement attifé d’un maillot de l’équipe d’Angleterre par-dessus sa chemise. Il y avait aussi Gary Neville, ancien international anglais, aujourd’hui expert commentateur, qui n’a pas pu s’empêcher de tenir sa langue : « Les dirigeants du pays, a-t-il dit, ont été si mauvais récemment… et il faut cet homme – Southgate – pour que l’on voie à quoi ressemble un vrai dirigeant… humble, professionnel, honnête. » 

Je suis écossais. Il n’est pas facile pour un supporteur écossais de voir l’Angleterre jouer aussi bien, et déclencher sur les ondes une vague d' »impérialisme rampant », comme l’a remarqué un de mes compatriotes. Gareth Southgate et ses joueurs ont pourtant tout fait pour que nous soyons tous devenus amoureux de cette équipe, et pour que nous ayons tous envie qu’elle gagne. J’ai la chance de le connaître assez pour pouvoir témoigner de ses qualités très particulières. Mais ces dernières semaines, c’est le pays entier qui a été subjugué par son intégrité et son leadership. Et je peux vous dire que s’il brille autant, c’est parce que lui et son équipe de philanthropes footballeurs issus de milieux modestes représentent le contraire absolu de la conduite, de la personnalité et de l’éducation privilégiée que Johnson et ses ministres affichent jour après jour. Il y a eu Marcus Rashford, de Manchester United, qui a ridiculisé le gouvernement en prenant lui-même en charge les repas des enfants pauvres pendant les vacances scolaires. Il y a eu son coéquipier Harry Maguire qui, lorsqu’il n’a pas pu jouer pendant le premier confinement, a passé son temps à livrer de la nourriture à des personnes trop âgées pour faire leurs propres courses. Il y a eu Raheem Sterling, de Manchester City, qui a dénoncé le racisme et fait bouger les choses. Et aussi Jordan Henderson, de Liverpool, qui a défendu les fans transgenres. Une équipe de joueurs qui prévoit aussi, en cas de victoire, de faire don de leurs énormes primes à notre service national de santé. 

Johnson est tout ce que Southgate n’est pas

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Voir le gouvernement afficher son soutien à l’équipe et essayer prendre le train en marche alors qu’il est en grand partie responsable de ces causes si généreusement soutenues par les joueurs, est un spectacle écoeurant. Un gouvernement dont le secrétaire d’État à la santé, Matt Hancock, aujourd’hui tombé en disgrâce, avait appelé les footballeurs à réduire leur salaire pour donner l’exemple pendant la pandémie… Un gouvernement dont le Premier ministre, Boris Johnson, et sa ministre de l’intérieur, Priti Patel, n’ont même pas été fichus de soutenir les joueurs anglais, dont plusieurs étaient Noirs, alors qu’ils étaient hués par leurs propres supporters indignés de les voir mettre leur genou à terre avant un match, en signe de soutien à la lutte contre le racisme. Et maintenant, voilà que le même Johnson porte son tee-shirt « Boris 10 » et s’installe au premier rang de la loge royale à Wembley, pour une nouvelle opération-photo auto-glorifiante à la Trump. Ce qu’il ne voit pas, c’est ce que des millions de personnes dans le pays et dans le monde entier peuvent voir : il est tout ce que Southgate n’est pas. 

L’équipe a uni le pays comme il n’a jamais su ni ne saura jamais le faire

Southgate est un homme qui réalise plus que ce qu’il promet. Johnson, c’est le contraire. Southgate ne met jamais en avant ses propres talents et remercie sans cesse son équipe et les joueurs. Il traite ses adversaires avec respect. Il n’a pas peur des décisions difficiles et ne se laisse pas guider par le ventdes humeurs médiatiques. C’est un obsédé des détails et du travail. Il ne ment pas. Il voit et analyse le monde tel qu’il est et non tel qu’il voudrait qu’il soit. Il a pris la mesure du faitqu’il représente le pays et s’impose à lui-même des règles de conduite exigeantes, personnelles et professionnelles. Il tire les leçons de ses expériences au lieu de répéter ses erreurs. Il est fier et heureux d’unir les gens, quand Johnson voit plutôt un avantage politique à les séparer. Bref, Southgate est un homme bien. Johnson ne l’est pas et je sais de quoi je parle, le connaissant depuis de nombreuses années. 

Ayant travaillé à Downing Street avec Tony Blair, je peux mesurer l’importance du sport pour la politique, l’économie, l’humeur et la confiance de la nation. Il va de soi que les dirigeants politiques doivent suivre de près les prouesses sportives des champions nationaux. Ils doivent évidemment souhaiter bonne chance à leur équipe. Mais s’afficher comme un fervent supporter de l’équipe juste après avoir soutenu ceux qui l’ont huée, cela relève d’un opportunisme hypocrite et grotesque. On avait eu droit à la même chose aux Jeux olympiques de Londres en 2012. C’était bon pour l’ambiance d’avoir pour maire de Londres un Johnson flamboyant et coloré qui suintait la positivité. Mais je me souviens encore de l’ex-ministre travailliste Tessa Jowell, qui avait mis toute son énergie à la manoeuvre, me disant que « pour s’attribuer le mérite du travail des autres, Johnson avait la médaille d’or ». 

Si l’Angleterre gagne l’Euro, l’équipe sera évidemment invitée par la Reine à Buckingham Palace, et par Johnson au Number 10. Rien de plus normal. Mais j’espère vraiment que s’ils se rendent chez le Premier ministre, des joueurs mettront un genou à terre. Johnson et sa ministre de l’intérieur Priti Patel ont déjà condamné cette attitude en la qualifiant de « gesticulation politique » et l’un de leurs députés les plus idiots refuse de regarder un match de l’équipe d’Angleterre tant que les joueurs continuent à s’agenouiller. Cela n’empêche pas Mme Patel de porter le maillot par-dessus son chemisier et de tweeter des photos d’elle-même en ardente supporter. Et pourtant, si elle avait été ministre lorsque la mère de Raheem Sterling a quitté la Jamaïque après l’assassinat de son père, quand il avait deux ans, elle ne l’aurait probablement jamais autorisé à s’installer ici et à devenir anglais : elle aime tant donner d’elle une image « dure » face à l’immigration. Et seuls trois membres de l’équipe d’Angleterre ne sont pas issus de l’immigration. 

Loin d’être une gesticulation politique, le fait de mettre un genou à terre est pour l’équipe anglaise une déclaration politique née de principes, de leadership et de vraies valeurs. Pour Johnson, tout cela est au-delà de son entendement. Car dans sa caste privilégiée, il a appris à faire et à obtenir ce qu’il veut. Que l’Angleterre gagne ou perde dimanche, il ne pourra jamais comprendre que Southgate et ses joueurs ont gagné le respect et l’amour profond et durable de millions de personnes. Ils ont uni le pays comme il n’a jamais su ni ne saura jamais le faire. Alors que ce merveilleux tournoi approche de son apogée, le public lui serait très reconnaissant s’il prenait seulement le temps de s’assoir et de se demander : « Comment Gareth Southgate se comporterait-il dans cette situation ? ». 

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La politique britannique s’est donné pour référence sept principes, les principes dits « Nolan », destinés à dicter les règles de conduite dans la vie publique. L’honnêteté. L’ouverture d’esprit. Objectivité. Désintéressement. L’intégrité. Responsabilité. Leadership par l’exemple. Que dit de notre pays le fait que nous ayons un manager de football qui les incarne tous, et un Premier ministre qui n’en incarne aucun ? Que nous sommes assez mal barrés, et qu’il y a heureusement le football pour sauver (un peu) notre image. 

Traduit de l’anglais par Marion Van Renterghem  

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