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La menace terroriste au Sahel est loin d’être neutralisée, mais elle évolue. C’est pourquoi la stratégie militaire de la France et des forces du G5 (Tchad, Mali, Burkina Faso, Niger et Mauritanie) qui luttent contre les groupes djihadistes affiliés à Al-Qaida (JNIM ou GSIM, groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) ou les branches de l’Etat islamique en Afrique, l’Etat islamique au grand Sahara (EIGS) et l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap), se transforme.  

Emmanuel Macron a ainsi annoncé vendredi, à l’issue d’un sommet avec le G5 Sahel, que la France commencera d’ici la fin de l’année à retirer ses forces déployées les plus au nord au Mali dans le cadre de l’opération Barkhane et concentrer ses efforts vers le sud. À terme, c’est environ la moitié des effectifs au sol de l’armée tricolore, 5100 aujourd’hui, qui sera évacuée du terrain dans un processus de désengagement gradué. « C’est plutôt une restructuration indispensable au vu de la menace, et faire en sorte d’être moins visible », nuance à L’Express Wassim Nasr, spécialiste des mouvements djihadistes. 

Des emprises militaires vont être fermées, notamment dans les villes maliennes de Kidal, Tessalit et Tombouctou « d’ici le début de l’année 2022 », a précisé le chef de l’Etat. « Il s’agit des plus faibles, celles qui n’étaient déjà plus très actives », explique à L’Express Elie Tenenbaum, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et auteur de La guerre de vingt ans : djihadisme et contreterrorisme au XXI siècle (Robert Laffont).  

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Au Mali, des résultats militaires sans effet politique

Non pas que la menace ne soit plus existante dans le Nord, au contraire, mais « la situation politique est particulière » – après les deux coups d’Etat successifs en août 2020 et mai 2021. De plus, « le pouvoir a ouvert la voie aux négociations avec les groupes rebelles, dont le JNIM, explique Elie Tenenbaum. Donc la France ne peut plus lutter contre le djihadisme de manière aussi ouverte au Nord ». Aujourd’hui, le Premier ministre de transition, Moctar Ouane, affirme en effet que le « dialogue avec les terroristes est une volonté des Maliens ». 

Après huit ans d’efforts de guerre et de soldats tombés pour cette cause (50), la France ne peut accepter la moindre concession à l’ennemi. « Pas de dialogue et de compromission » avec les djihadistes, a ainsi lancé le 10 juin dernier le président français, en marge du sommet de l’OTAN, ajoutant : « On ne peut pas souffrir d’ambiguïté » et mener des opérations « avec des pouvoirs qui décident de discuter avec des groupes qui, à côté de cela, tirent sur nos enfants ». 

Car si l’opération Barkhane (lancée en 2014) a pu être efficace sur le plan tactique, car « capables d’affaiblir, éliminer, et réduire la présence djihadiste », note Elie Tenenbaum, l’action militaire n’est pas suffisante. Le « gros point noir » est de n’avoir pas réussi « à traduire les succès militaires en effets stratégiques et politiques sur le terrain, à combler le vide » né de l’élimination des forces ennemies, et à réfléchir à l’inclusion des populations minoritaires comme les Touaregs, les Peuls, les Arabo-berbères. En ce qui concerne les armées locales, « on n’a pas su régler les problèmes de gestion des ressources humaines, de corruption, de détournement d’équipement… », ajoute-t-il. 

Le bilan laisse un goût relativement amer. Désormais, un sentiment anti-Français s’est développé dans la population malienne, alors que cette opération coûte cher à la France. « C’est pourquoi on diminue la visibilité », souligne Wassim Nasr. Le nord du Mali ne sera toutefois pas totalement abandonné. Les forces spéciales de la Task Force Sabre resteront en place pour cibler ou éliminer physiquement des hauts chefs d’Al-Qaida ou de l’Etat islamique. De plus, l’accent sera mis sur la formation de forces spéciales des pays engagés, notamment le Mali, et la présence aérienne restera également en place. 

Direction le sud, où la menace gronde

Barkhane tourne alors la page du nord Mali, du moins pour la présence au sol, et les militaires restants vont désormais s’orienter vers le sud, là où la menace gronde le plus fort en ce moment. Le danger imminent se concentre sur la zone des trois frontières (entre le Mali, le Niger et le Burkina). Les forces françaises vont désormais se concentrer autour de Niamey, au Niger. Le pays est en effet encerclé par la présence de Daesh à la fois à l’ouest, où s’active l’EIGS, à l’est, gangrené par Boko Haram et l’Iswap (une branche de l’EI), ainsi qu’au sud en proie au banditisme, « qui bascule parfois dans le djihadisme », précise Elie Tenenbaum. 

Le Niger et sa capitale sont donc la zone la plus proche des combats et la plus stratégique au niveau logistique pour le réapprovisionnement des forces, ou encore pour l’évacuation des militaires français. Le plus gros défi aujourd’hui est d’empêcher une libre circulation entre deux groupes affiliés à l’Etat islamique : l’un à l’est du pays, l’autre à l’ouest. « Sans imaginer une continuité territoriale, une voie de circulation non entravée entre les deux groupes pourrait s’avérer dramatique, prévient Wassim Nasr. C’est la filiale de l’EI la plus puissante du monde, et comparable à ce qu’on connaissait en Irak et en Syrie en 2013-2014, et c’est aussi le plus gros foyer de recrutement de l’EI en Afrique ». Le Niger est par ailleurs considéré comme un des États les plus stables politiquement de la région 

De plus, c’est aussi le pays qui est considéré comme le plus sûr politiquement parmi les membres du G5 Sahel, avec un pouvoir démocratiquement élu et donc plus légitime. Si le régime demeure fragile, c’est un moindre risque pour Emmanuel Macron, en comparaison des pouvoirs putschistes alentour et/ou qui négocient avec les djihadistes, analyse Elie Tenenbaum. Enfin, les opérations conjointes de la France et du Niger ont été marquées de succès. Deux en particulier méritent particulièrement d’être cités : l’arrestation d’Abou Dardar et de Khatab al-Mauritani, deux lieutenants « importants » de l’EIGS, par les forces françaises (comme l’a révélé Wassim Nasr récemment), et l’élimination d’Ikarai, cadre touareg important de l’EIGS, recruteur et chef d’une katiba du côté de Ménaka. « Le travail a porté ses fruits », note ainsi le journaliste. 

Pas de retrait brutal

Au-delà du Sahel, l’autre enjeu, c’est de protéger l’Afrique de l’Ouest, et notamment les pays de la côte comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Bénin, où la France a des intérêts plus importants à protéger. Ainsi, il n’est pas question pour la France de se retirer complètement de la région tant qu’une telle menace met en péril la stabilité du continent africain, et la sécurité de tous. « Personne ne souhaite voir le retour d’un sanctuaire djihadiste en Afrique de l’Ouest », donc il n’est pas question de partir « comme le font les Américains d’Afghanistan », où les Talibans disent contrôler 85% du territoire, explique Elie Tenenbaum. 

De plus, selon lui, « aux yeux de la communauté internationale, la France s’est mise en avant comme la puissance qui garantit la sécurité du flanc sud de l’Europe », prenant à coeur d’assumer « un certain statut et sa responsabilité en tant que membre permanent aux Nations unies ». Sans parler des « liens historiques forts » qu’elle entretient avec le Sahel, et derrière, toute l’Afrique de l’Ouest.  

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Si Emmanuel Macron affirme dans son discours que « nos adversaires ont aujourd’hui délaissé une ambition territoriale au profit d’un projet de dissémination de la menace », l’idée est loin d’avoir été définitivement abandonnée. Elie Tenenbaum précise que les membres de l’Etat islamique « n’ont pas l’espoir de pouvoir le faire tant que les forces françaises seront là pour les en empêcher : pour le moment, leur territoire est en peau de léopard, donc en maintenant au moins une force d’intervention en puissance, la posture française devrait permettre de les dissuader de chercher à s’emparer de pans plus importants et continus, à la manière des Talibans aujourd’hui ». 

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