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Sans remonter jusqu’au championnat d’échecs de 1972, qui vit s’affronter l’Américain Bobby Fischer et le Russe Boris Spassky, la rencontre Biden-Poutine organisée ce 16 juin à Genève (en terrain neutre) est sans doute l’une des plus alléchantes affiches depuis le sommet historique Reagan-Gorbatchev de 1985, également au bord du lac Léman. Et comme avant un grand match, experts et commentateurs ont passé la semaine écoulée à commenter les faits et gestes (et les déclarations) des deux champions.  

Les règles du jeu sont connues : les deux hommes se rencontreront dans une villa du XVIIIe siècle au bord du lac, considérée comme « sûre », c’est-à-dire à l’abri des micros dans les antichambres, par les services secrets des deux pays. Puis chacun tiendra sa propre conférence de presse, séparément. Les Américains ont conservé un souvenir cuisant de la dernière conférence conjointe, à Helsinki en 2018, où Trump et Poutine étaient apparus ensemble : le président russe avait surclassé symboliquement (par son attitude d’homme d’Etat) son homologue de la Maison Blanche. 

« Joe Biden et Vladimir Poutine se connaissent depuis au moins vingt ans, mais ne s’apprécient pas particulièrement », observe, à Moscou, le directeur général du Russian International Affairs Council (Riac) Andreï Kortunov, qui se dit surpris par l’empressement de Joe Biden à proposer un sommet à Vladimir Poutine, si tôt après le début de son mandat. « Je pensais qu’ils se verraient plus tard, par exemple en marge d’un sommet du G20 ou aux Nations unies. L’organisation précipitée de cette rencontre est significative en soi. » 

Le président américain Ronald Reagan (d) et le secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev, le 21 novembre 1985 à Genève

afp.com/-

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« Biden est imprégné par la mentalité de la guerre froide »

Et, également à Moscou, l’expert des questions internationales Pavel Louzine renchérit : « Le dialogue était inexistant et voici que, ô surprise, les manoeuvres militaires de la Russie et les tensions à la frontière ukrainienne [NDLR : depuis avril] poussent le président américain à inviter son homologue russe au dialogue. J’y vois une victoire tactique, ou symbolique, de Poutine. » A Paris, Tatiana Kastouéva-Jean, de l’Institut français des relations internationales (Ifri), évalue elle aussi la « feuille de match » avant le « choc » Biden-Poutine : « Ce qui distingue Joe Biden de ses quatre prédécesseurs à avoir rencontré le président russe (Clinton, Bush, Obama, Trump), c’est qu’il manie avec aisance la carotte et le bâton : d’un côté, il traite Poutine de « tueur », le 15 mars dernier sur la chaîne ABC ; de l’autre, il lui propose un sommet bilatéral. A Moscou, Biden est vu comme un « adversaire » au style franc et direct. » Autre caractéristique de Biden: « Il est imprégné par la mentalité de la guerre froide, c’est-à-dire qu’il est désireux de rechercher une stabilité, un modus vivendi, avec Poutine. » 

Une certitude : entre les deux chefs d’Etats, également expérimentés, le tête-à-tête n’aura rien de chaleureux, tant la relation entre la Russie et l’Occident s’est dégradée au fil des conflits (Géorgie, Ukraine, Crimée), des empoisonnements (Alexandre Litvinenko, en 2006, Sergueï Skripal et sa fille Ioulia en 2018, Alexeï Navalny en 2020), des attaques informatiques et de sanctions occidentales contre des proches du Kremlin. Il ne faut pas compter sur un « reset » consistant à remettre à plat l’ensemble des relations bilatérales pour tenter un nouveau départ. A peine arrivé au pouvoir, Barack Obama s’y était essayé, avec l’appui de son vice-président Joe Biden : l’initiative s’était soldée par un magistral plantage. 

Les présidents américains Donald Trump (g) et russe Vladimir Poutine, le 16 juillet 2018 à Helsinki, en Finlande

afp.com/Brendan SMIALOWSKI

« Quoi qu’il en soit, explique Jacob Heilbrunn, qui dirige la revue conservatrice de géopolitique The National Interest, Biden et ses conseillers souhaitent améliorer la relation avec la Russie. A Washington, diplomates et militaires voudraient se concentrer sur la Chine, leur priorité, sans se laisser distraire par des conflits secondaires avec Moscou. » 

Voilà pourquoi, sans être en situation de force, le maître du Kremlin n’arrive pas en position de faiblesse. « La Russie, poursuit Heilbrunn, veut être traitée comme un acteur du jeu international afin de montrer au monde qu’elle demeure incontournable. Or Biden peut offrir cette reconnaissance à Poutine, soucieux de préserver l’image de la grande puissance russe. » Le président des Etats-Unis doit lui aussi soigner sa com, mais son équation est plus difficile : tout en renouant avec Poutine, il est tenu de montrer à l’opinion américaine qu’à la différence de Donald Trump, il ne se couche pas devant l’ours russe. 

Reste à trouver des sujets de conversation. En fait, il y a l’embarras du choix : les sujets faciles, c’est-à-dire non polémiques ; ceux dont Poutine ne veut pas entendre parler; et les dossiers régionaux. Dans la première catégorie : le changement climatique, le terrorisme et le désarmement nucléaire. « Dès sa prise de fonction, Joe Biden a émis un signal positif en prolongeant le dernier traité de désarmement nucléaire américano-russe New Start à la satisfaction de Vladimir Poutine, lui aussi en recherche de stabilité et de prévisibilité, rappelle Pavel Louzine. Là-dessus, comme sur le terrorisme, le dialogue sera aisé. » 

« Il ne faut s’attendre à rien sur le dossier ukrainien »

A l’inverse, Poutine se montrera inflexible sur la deuxième catégorie : les droits de l’homme et la démocratie. Pour lui, toute question soulevée sur ces sujets est nulle et non avenue, car elle relève de l’ingérence. Les plus optimistes avancent l’idée d’un « libération-expulsion » de Navalny. Mais rien n’est moins certain, estime Jacob Heilbrunn: « Jusqu’au 14 juin, Biden n’avait jamais prononcé son nom. Et lundi il s’est contenté de dire que la mort de Navalny en prison contribuerait à détériorer encore la relation de la Russie avec le reste du monde. » Mise en avant par les pays de l’Union européenne, la thématique des droits de l’homme semble moins prioritaire à Washington, où l’on joue le jeu de la realpolitik.  

Quant aux dossiers régionaux, ils sont nombreux et complexes : l’Iran, la Syrie, l’Afghanistan, l’Ukraine. Au nom de la stabilité globale, des terrains d’entente sont possibles sur les trois premiers, par exemple l’Afghanistan, où les Américains ont besoin des Russes – lesquels entretiennent des contacts avec les talibans -, afin que le pays n’implose pas immédiatement après le retrait de l’armée américaine, ce qui nuirait à l’image des Etats-Unis. 

« En revanche, il ne faut s’attendre à rien sur le dossier ukrainien et à pas grand-chose d’une façon générale, reprend le directeur général du Riac Andreï Kortunov. Les attentes sont tellement faibles des deux côtés que le simple rétablissement de relations diplomatiques normales et la réinstallation des ambassadeurs dans leurs fonctions respectives (tous deux sont actuellement rappelés dans leur pays et les services consulaires tournent au ralenti) seraient déjà pas mal. » Un échange de prisonniers, comme au temps de la guerre froide, pourrait aussi faire partie des annonces de la journée.  

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D’une façon ou d’une autre, il sera également question de la Chine. Tatiana Kastouéva-Jean, de l’Ifri, explique : « Les Russes se méfient eux aussi de leur voisin asiatique, qui avance méthodiquement ses pions au coeur de l’ancien espace soviétique, en Asie centrale, par exemple au Tadjikistan où Pékin à ouvert une base militaire, et en Europe, en Biélorussie. La présence chinoise augmente dans son voisinage immédiat et Poutine n’en est pas ravi. » Ce qui lui fait au moins un point commun avec Biden.  

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