LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Inexorablement, les talibans progressent en Afghanistan. Le mouvement fondamentaliste a annoncé ce vendredi avoir pris le contrôle de 85% du territoire afghan, au moment même où les Américains achèvent le retrait de leurs troupes. Jusqu’alors surtout présents dans les zones rurales, les talibans menacent désormais plusieurs villes, comme Qala-i-Naw, une capitale provinciale ciblée cette semaine par une offensive. Dans ces conditions, leur arrivée au pouvoir par la force ne semble être plus qu’une question de temps, juge Gilles Dorronsoro, professeur à l’Université Paris-1-Panthéon-Sorbonne et auteur de l’ouvrage Le gouvernement transnational de l’Afghanistan : une si prévisible défaite (Ed. Karthala). 

L’Express : La progression importante des talibans en Afghanistan ces dernières semaines était-elle inévitable avec le retrait des troupes américaines ? 

Gilles Dorronsoro : La première chose que je note, c’est que les talibans ont progressé beaucoup plus vite que ce que les observateurs – moi compris – pensaient. Cela s’explique notamment par le fait que certaines données du conflit ont été censurées par les États-Unis, ce qui a contribué à brouiller l’image d’ensemble. Pour le reste, tout le monde était assez d’accord sur le fait que le retrait américain allait certainement entraîner la chute du régime afghan. On peut donc considérer à cet égard que la progression des talibans était inévitable. À vrai dire, on voit mal ce que le régime en place pourrait faire pour contrer leur avancée, vu l’état de déliquescence des institutions afghanes. 

Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement

Alors qu’ils étaient jusque-là surtout présents dans les zones rurales, les talibans ont lancé mercredi une offensive contre la capitale provinciale Qala-i-Naw. Est-ce un tournant ? 

Tout à fait. On voit d’ailleurs que la pression s’est accrue sur de nombreuses autres capitales provinciales. Le problème du gouvernement afghan, c’est que ces offensives se déroulent toutes en même temps, et que les seules forces qui se battent de manière réellement efficace sont les commandos. Mais le régime n’a pas les moyens de les envoyer se battre simultanément aux quatre coins du pays. De plus, ce sont des troupes que le gouvernement doit aéroporter, parce que les routes sont sous le contrôle des talibans, ce qui complique encore davantage l’équation. 

Au-delà de l’offensive lancée par les talibans sur Qala-i-Naw, la ville de Ghazni est, avec quelques autres, totalement encerclée. Or sa chute pourrait avoir un effet domino sur l’ensemble du pays. Après la prise de contrôle des zones rurales, on est donc entré dans une deuxième phase avec la prise des capitales provinciales. Et tout indique que les talibans sont en mesure de les prendre assez rapidement dans les prochaines semaines. S’ils parviennent à s’emparer d’une dizaine d’entre elles, il va y avoir une accélération massive de la guerre avec une potentielle chute du régime afghan dès cet été. Et je reste sceptique sur l’annonce des talibans, qui assurent à leurs interlocuteurs iraniens qu’ils ne prendront pas les capitales provinciales. 

Pourquoi cet effet domino ? 

Il faut comprendre que l’armée afghane se trouve dans une situation extrêmement délicate. Elle a de grandes difficultés à se déplacer, et reste souvent coincée dans ses propres cantonnements. Par ailleurs, il y a un sentiment général d’inévitabilité de la victoire des talibans. 

L’accélération de la progression des talibans ces dernières semaines tient en grande partie au fait que certains soldats afghans se rendent. De plus, les militaires afghans n’ont qu’une faible loyauté vis-à-vis du régime de Kaboul, en raison de son inefficacité et de sa corruption. Donc pour les soldats afghans qui doivent se battre sans munitions ni matériel, il est parfois préférable de rendre les armes. Dans ce contexte délétère, s’ils commencent à voir des capitales régionales tomber, cela risque d’anéantir leur moral – qui est déjà au plus bas -, et de conduire rapidement à une déroute. 

Joe Biden a annoncé jeudi que le retrait américain d’Afghanistan sera achevé le 31 août. Il a aussi ajouté qu’il n’était pas « inévitable » de voir le pays tomber aux mains des talibans. Peut-on parler d’un voeu pieux ? 

Absolument, on est dans le wishful thinking le plus total. En réalité, la guerre est perdue, et cela est acté. Mais il essaye de sauver la face en disant que les États-Unis ont rempli leurs objectifs, même si cela est faux. Du reste, Joe Biden a été cohérent en décidant du retrait des troupes. Dès le premier mandat de Barack Obama, il était contre l’engagement massif des États-Unis. Il a toujours pensé que c’était une erreur d’aller en Afghanistan de cette manière. De toute façon, même s’il pensait autrement, il ne bénéficierait pas du soutien de la classe politique pour relancer l’opération. Stabiliser l’Afghanistan demanderait d’envoyer 50 000 ou 100 000 hommes : c’est politiquement impossible. 

Dans ces conditions, impossible d’empêcher les talibans d’arriver au pouvoir par la force… 

S’il n’y a pas un changement radical de dynamique entre les forces en présence – et je ne vois pas d’où il pourrait venir -, la prise du pouvoir par les talibans dans les prochains mois est effectivement très probable… 

La population afghane risque-t-elle d’en payer le prix fort ? 

Plusieurs ONG, dont Human Rights Watch, ont fait part de leurs craintes en ce sens. Toutefois, il convient de souligner que la stratégie des talibans n’est plus la même qu’à la fin des années 1990. Ils sont déjà dans l’optique de gouverner, et ont besoin pour cela d’appuis étrangers. D’où leur recherche d’une relative respectabilité internationale, et leur volonté, pour le moment, de limiter les crimes contre les civils. L’une de leurs stratégies actuellement a par exemple été de filmer les soldats afghans qui se rendent, afin de montrer qu’ils ne sont pas maltraités. 

L’application L’Express

Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez

Télécharger l’app

Malgré cela, on peut tout de même craindre de violents règlements de comptes s’ils parviennent à prendre le pouvoir. Certains groupes comme les Panjchiris ou la minorité chiite, sont particulièrement menacés. Les forces gouvernementales, notamment les services secrets (NDS) et les milices de la CIA, sont aussi de vraies cibles pour les talibans. 

Opinions

Chronique

Par le Pr Gilles Pialoux

Chronique

Par Sylvain Fort

Chronique

par Bruno Tertrais*

Les clefs du pouvoir

François Bazin

Afghanistan : « Il y a un sentiment général d’inévitabilité de la victoire des talibans »