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Passé le choc, la question de l’après. L’assassinat mercredi du président haïtien Jovenel Moïse par un commando, trouble un peu plus les perspectives d’avenir déjà sombre d’Haïti. En proie à une profonde crise politique et sécuritaire, le petit pays des Caraïbes a vu la violence exploser en son sein ces dernières années. Dans ce contexte, difficile de ne pas craindre une aggravation des troubles selon Frédéric Thomas, spécialiste d’Haïti, et chargé d’étude au Centre tricontinental (Cetri), basé à Louvain en Belgique. 

L’Express : Tout d’abord, comment analysez-vous l’assassinat du président Jovenel Moïse ? 

Frédéric Thomas : Si cet assassinat est bien évidemment choquant, il n’est malheureusement pas surprenant dans le contexte de violence et d’effondrement des institutions publiques à l’heure actuelle en Haïti. Cela nous montre qu’en dépit d’une situation déjà extrêmement délétère, le pire peut encore s’aggraver. Depuis plusieurs années, le pays fait face à une double crise politique et sécuritaire, chacune se nourrissant l’une et l’autre. Les bandes armées se sont multipliées et contrôlent aujourd’hui une grande partie de la capitale Port-au-Prince. Mais ces groupes sont largement instrumentalisés par la classe politique, et jouissent d’une impunité totale qui alimente le cycle de violences. 

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Au départ, ce cycle remonte à la contestation sociale de l’été 2018, alors que les Haïtiens manifestaient contre la vie chère, la corruption et les inégalités. La seule réponse de la classe politique a été d’encourager le déploiement de groupes armés pour maintenir leur pouvoir. Mais in fine, cela se répercute aujourd’hui sur le sommet de l’État. Je pense que l’assassinat de Jovenel Moïse trouve son origine dans les tensions qui traversent l’oligarchie au pouvoir. Mais c’est un milieu tellement étroit et opaque, qu’il est difficile de déterminer qui avait intérêt à l’éliminer. 

Dans ce contexte de tension, faut-il s’attendre à un chaos institutionnel après la mort du président ? 

En réalité, Haïti était déjà dans une situation de chaos institutionnel. L’opposition estimait par exemple que le mandat de Jovenel Moïse était arrivé à son terme en février dernier. En outre, ce président a gouverné de manière très personnelle et autoritaire en accélérant la privatisation de toutes les institutions publiques. À tel point qu’il n’existe plus aujourd’hui de service public solide et fonctionnel dans le pays. S’ajoute à cela une confusion alimentée par l’absence de Cour Constitutionnelle, et un Parlement réduit à 10 sénateurs depuis janvier 2020, faute d’avoir organisé les élections en 2019. 

De fait, une grande partie des problèmes de la population ne trouve aucune réponse du point de vue institutionnel. De nombreux Haïtiens se déplacent la peur au ventre, à cause de la violence des groupes armés et des enlèvements à répétition. La police n’intervient que très peu et il n’y a pour ainsi dire pas d’accès à la justice. Donc il y avait déjà un effondrement de l’État, qui va néanmoins s’accélérer avec cet assassinat. 

Depuis l’annonce de l’assassinat du président, le Premier ministre par intérim Claude Joseph semble vouloir gérer les affaires. Est-ce pour lui une opportunité de s’emparer du pouvoir ? 

Les choses sont assez mouvantes en ce moment, parce qu’il y a déjà une rivalité avec le nouveau Premier ministre Ariel Henry. Ce dernier avait été nommé le 5 juillet, mais n’a pas encore prêté serment. De son côté, il a affirmé qu’il était en train de composer un gouvernement. 

Donc Claude Joseph peut voir dans la mort du président une opportunité pour se saisir du pouvoir, mais force est de constater qu’il risque de se retrouver rapidement dans une impasse politique. Son pouvoir en sera nécessairement fragilisé, ce qui n’augure pas d’une grande stabilité. Pour l’instant, il a affirmé que la sécurité était assurée et que la situation était sous contrôle. Mais cela relève plus de l’effet d’annonce, pour obtenir le soutien de la communauté internationale, que d’une réalité factuelle. Dans les faits, les rues de Port-au-Prince restent largement sous le contrôle des bandes armées. 

Cette instabilité politique peut-elle entraîner dans son sillage une nouvelle hausse de la violence des bandes armées ? 

Malheureusement oui, parce que cette violence est en partie utilisée par certains acteurs politiques pour s’assurer le pouvoir. S’il y a de nouveau des rivalités entre les différents dirigeants, il est possible qu’il y ait encore plus de recours à la violence. De plus, ce processus est accéléré par la perspective des élections, parce qu’il s’agit de contrôler le maximum de territoire pour s’assurer le maximum de votes. Pour finir, l’un des autres risques à moyen terme, c’est que les caisses de l’État se vident. Or lorsqu’on pouvait financer ces bandes armées, c’était aussi une manière de les contrôler, mais lorsqu’on ne peut plus le faire, on ne les maîtrise plus. 

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Comment sortir de cette impasse ? 

Je pense qu’il n’y a pas de solution à l’intérieur du cadre étroit de ce gouvernement, qui a perdu toute légitimité auprès de la population. Il faut donc sortir de cette course vers d’hypothétiques élections, qui ne seront qu’un moyen pour les dirigeants en place de maintenir le statu quo. Le renforcement des institutions ne peut venir que des acteurs de la société civile, qui se mobilisent depuis des mois pour défendre un processus de transition pacifique. La communauté internationale pourrait lui apporter son appui, en aidant par exemple à la bonne tenue des procès des politiques impliqués dans de la corruption ou des massacres. Cela conditionnera en grande partie l’avenir du pays. 

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