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Jacob Zuma a dormi en prison. L’incertitude a plané jusqu’à la dernière minute : l’ex-président sud-africain, condamné à quinze mois de prison ferme pour outrage, s’est finalement constitué prisonnier mercredi avant minuit.  

Une demi-heure avant la fin de l’ultimatum, un convoi d’une dizaine de voitures a quitté à vive allure la résidence de Jacob Zuma à Nkandla, en pays zoulou à l’est du pays, selon l’AFP sur place. Il n’a été ni vu, ni entendu mais jusque tard dans la soirée, bien après le couvre-feu fixé à 21 heures, des dizaines de partisans ont chanté et dansé, certains portant des bandeaux traditionnels en peau de bête. C’est finalement par un tweet que la nouvelle est tombée : « Le président Zuma a décidé de se conformer à l’ordre d’incarcération. Il est en route vers un établissement correctionnel » dans la province du Kwazulu-Natal, a déclaré la fondation qui le représente. Le ministère de la Police a confirmé peu après qu’il avait été « placé en détention ». 

Ce n’est pas « un aveu de culpabilité », a toutefois souligné le porte-parole de Jacob Zuma, Mzwanele Manyi. L’ex-président a été condamné pour avoir évité obstinément de répondre aux questions d’une commission d’enquête sur la corruption. Une de ses filles, Dudu Zuma-Sambudla, a ironisé sur les réseaux sociaux « célébrer l’emprisonnement du combattant de la liberté », qui a passé dix ans au pénitencier de Robben Island aux côtés de Nelson Mandela. 

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Soutien populaire

Jacob Zuma incarne à la fois le meilleur et le pire de l’Afrique du Sud. Forcé à la démission en 2018 à l’issue d’une série de scandales, l’ancien « combattant de la liberté » de 79 ans, gardien de troupeau zoulou qui a gravi de nombreux échelons sans jamais être allé à l’école, a toujours bénéficié d’un fervent soutien populaire et conservé une influence au coeur de la machine politique. 

Au point d’empêcher son successeur Cyril Ramaphosa de s’imposer au sein du parti historique au pouvoir, le Congrès national africain (ANC), en entretenant une guerre de factions fratricide. Le président actuel, ancien syndicaliste devenu millionnaire, affiche sa détermination à lutter contre la corruption. Mais « les opposants à Ramaphosa rallient les mécontents, observait en mars auprès de L’Express Susan Booysen, politiste et auteure de Precarious Power (Pouvoir précaire, Wits University Press, non traduit). Ils comptent bien remplacer Ramaphosa d’ici aux prochaines élections de 2022. Celui-ci va devoir se battre pour sa survie politique. »  

Forcé à la démission en 2018

Cette emprise sur l’ANC a poussé Jacob Zuma à affirmer « ne pas craindre la justice ». Les tribunaux et une commission anticorruption sont à ses trousses depuis des années, pour avoir pillé l’argent de l’Etat au cours de ses neuf ans au pouvoir (2009-2018). Mais c’est finalement pour avoir déclenché la colère des institutions et ri au nez des enquêteurs, par de multiples stratagèmes pour éviter de témoigner, qu’il a été condamné. 

Depuis trois ans, le juge Raymond Zondo dirige une commission d’enquête qui vise à faire la lumière sur les suspicions de corruption de grande ampleur durant les deux présidences Zuma. Sous la pression de l’ANC, Jacob Zuma avait quitté le pouvoir en février 2018. En août de la même année, la commission était mise en place. 

Pendant des mois, différentes personnes ont témoigné de liens entre Jacob Zuma et les frères Gupta, des hommes d’affaires d’origine indienne que l’ancien président aurait favorisés dans l’obtention de contrats ; un homme d’affaires, Angelo Agrizzi, a affirmé avoir payé des pots-de-vin à une ministre proche de l’ex-président pendant quatorze ans. Le financement de sa résidence de Nkandla était aussi mis en cause : le domaine a été rénové aux frais de l’Etat, pour 20 millions d’euros pendant sa présidence sous prétexte de travaux « de sécurité ». Le détournement massif des fonds publics effectué sous Jacob Zuma est estimé à environ 30 milliards d’euros, rapporte Le Monde.  

Zuma acculé

Jacob Zuma, convoqué par la commission, s’était enfui d’une audition en novembre 2020 sans y être autorisé, raconte le quotidien du soir. Il ne s’est ensuite rendu à aucune autre convocation. « La réalité, c’est que Zuma se retrouve acculé, estimait en mars le politologue Mcebisi Ndletyana, professeur à l’université de Johannesburg, interrogé par L’Express. S’il vient témoigner devant la commission, il aura le plus grand mal à réfuter les accusations portées contre lui, alors il essaie de provoquer une crise politique. »  

L’ex-président a préféré attaquer tout le processus judiciaire, jusqu’à s’en prendre au juge Zondo lui-même, et ce pendant des mois. Celui-ci, qui n’avait pas la possibilité de prononcer des jugements, a finalement réclamé à la Cour constitutionnelle deux ans de prison contre Zuma, pour avoir « intentionnellement et illégalement » empêché l’avancement de l’enquête. Les Sages ont accédé à sa requête et ont prononcé la condamnation le 29 juin.  

A partir de là, Jacob Zuma avait cinq jours pour se constituer prisonnier à Nkandla ou à Johannesburg. Il devait se rendre dimanche soir de lui-même ou la police viendrait le chercher à minuit mercredi. Après une semaine de recours en justice et de rebondissements, le politicien roublard et charismatique s’est finalement rendu peu avant l’ultimatum posé par la justice. Mais pas sans continuer ses tactiques d’intimidation, notamment en réunissant environ 2000 de ses partisans dans sa résidence privée, qui déclaraient dimanche être « prêts à mourir » pour éviter son arrestation, selon Le Monde. 

« Celui qui rit en broyant ses ennemis »

Ces derniers mois, Jacob Zuma défiait les autorités depuis cette résidence dans la campagne zouloue. Celui dont le deuxième prénom, Gedleyihlekisa, signifie en zoulou « celui qui rit en broyant ses ennemis », s’affichait encore le mois dernier jovial, sur TikTok, dansant avec ses petites-filles. 

Au temps de l’ANC en exil sous l’apartheid, « JZ » a été le redouté chef des renseignements, sévissant contre les traîtres et les informateurs du régime. Il a aussi passé dix ans au pénitencier de Robben Island aux côtés de Nelson Mandela. En 2018, avant la fin de son deuxième mandat de président, il est emporté dans une spirale de scandales, double jeu et abus de pouvoir. Mais il conserve un solide réseau parmi les parlementaires et les responsables politiques. Certains reconnaissent toujours en lui un gardien des traditions, qui arbore de temps à temps la tenue des guerriers zoulous, en peau de léopard, participant à des danses tribales. Jacob Zuma a quatre épouses et au moins vingt enfants. 

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L’ancien président est un familier des tribunaux. En 2006, il avait été acquitté du viol de la fille séropositive d’un de ses anciens compagnons de lutte. Il avait scandalisé le pays en affirmant avoir « pris une douche » après un rapport non protégé, pensant éviter ainsi toute contamination au VIH. Jacob Zuma est aussi jugé dans une affaire de pots-de-vin de plus de vingt ans, dans laquelle il est accusé d’avoir empoché plus de quatre millions de rands (soit 235 000 euros au taux actuel) de Thalès, une des entreprises attributaires d’un juteux contrat d’armement d’une valeur globale de 2,8 milliards d’euros. Là encore, l’ex-président qui a plaidé non coupable, a multiplié les recours et le procès a connu en mai un énième faux départ. La prochaine audience est fixée au 19 juillet. 

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