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À Moscou, le 2 juillet, la nouvelle avait fait l’effet d’une petite bombe dans les milieux d’affaires franco-russes. Vladimir Poutine, rapportaient les agences de presse locales, venait de signer une loi sur les appellations d’origine protégées des alcools russes, qui réserverait l’appellation « champagne » aux vins produits localement – les concurrents étrangers devant se contenter, sur les contre-étiquettes de leurs bouteilles, du terme « vin blanc pétillant ». L’indignation est immédiate chez les producteurs français, qui dénoncent un vol de propriété intellectuelle, une contrefaçon d’État, et refusent de profaner leur champagne en le vendant comme un vulgaire mousseux. Le même jour, Moët-Hennessy annonce suspendre ses exportations vers la Russie. « Du chantage » selon l’Union russe des Viticulteurs, qui assure toutefois que « les Russes ne seront pas privés de vins pétillants ». Deux jours plus tard, l’alcoolier français change d’avis et annonce qu’il reprendra bientôt ses livraisons. Scandale en France : on l’accuse alors de sacrifier le prestige de la boisson nationale au nom du profit, de s’être vendu à Poutine… L’affaire menace de tourner à l’incident diplomatique, au grand plaisir des propagandistes russes qui, à Moscou, clament qu’ils ont toujours préféré le « champanskoïé » russe à l’original français.  

Alexandre II aimait les fines bulles

De fait, le « champagne russe » a une longue histoire. En 1870, l’Empereur Alexandre II, dont la cour est grande consommatrice de champagne français, décide de créer son équivalent russe dans les terroirs viticoles du sud du pays, avec l’aide d’experts français. Après la Révolution d’Octobre, les nouveaux maîtres de la Russie comprennent rapidement l’importance symbolique d’offrir aux masses prolétariennes un accès au champagne, boisson bourgeoise par excellence, à un prix démocratique. Dès les années 1930, les anciens domaines impériaux sont industrialisés. Leur production gagne en volume ce qu’elle perd en qualité. Lancée en 1937 sous Staline, la marque « Sovetskoïe champanskoïe » se diffuse dans toute l’URSS sous le terme « Champanskoïé ». 

Jusqu’aux années 90, l’affaire ne dérange pas les producteurs français, installés de l’autre côté du rideau de fer et privés de toute façon d’accès au marché russe. Mais après l’effondrement de l’Union soviétique, les choses se compliquent. Les viticulteurs champenois veulent faire respecter leur propriété intellectuelle. Côté russe, on ne l’entend pas de cette oreille : en soixante-dix ans d’existence, le « Champanskoïé » s’est forgé sa propre existence. Il a ses propres méthodes de production, aussi discutables soient-elles d’un point de vue gustatif, et sa propre marque à défendre.  

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Compromis

Un accord est trouvé en 2010 : les producteurs russes conservent le droit d’utiliser le terme « Champanskoïé » sur les étiquettes des bouteilles, à condition de ne l’écrire qu’en caractères cyrilliques, le terme « Champagne » en alphabet latin restant réservé aux vins français. C’est ce compromis que la loi russe vient de graver dans le marbre. Prenant acte de l’existence de deux appellations parallèles, « champagne » et « champanskoïé », elle crée une AOP pour celui-ci et interdit aux producteurs étrangers de l’utiliser… ce que les Français ne font de toute façon jamais, tant le champanskoïé est associé, dans l’esprit des consommateurs russes, à une production bas de gamme. En fin de compte, le seul changement imposé aux exportateurs tricolores sera un changement de « contre-étiquette », ce label technique adossé en Russie à l’arrière des bouteilles d’alcool. Celui-ci indique la catégorie juridique dont relève le produit vendu : jusqu’à récemment, les exportateurs français indiquaient « Champanskoïé », il leur faudra maintenant écrire « vin blanc mousseux »… en russe. Mais pas question de toucher à l’étiquette principale, qui continuera d’indiquer « Champagne » en caractères latins. Le changement est surtout technique : l’affaire, tout au plus, d’une nouvelle certification douanière. Mais quand ces subtilités historiques et langagières se perdent au fil des traductions, on obtient une tempête… dans une flûte de champagne. 

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