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Sa vie a épousé l’histoire de la Chine moderne. Né en pleine Révolution culturelle, Des­mond Shum, petit-­fils d’un grand avocat, a vu sa famille déclassée par le Parti com­muniste chinois (PCC). Il grandit dans des conditions très modestes à Shanghai puis à Hongkong, alors britannique, où ses parents ont pu s’exiler. Mais le jeune homme est un battant. Après avoir étudié la finance aux Etats­-Unis, il se lance dans les affaires en Chine au début des années 2000, à une époque de croissance étourdissante.  

Dans un pays où rien n’est possible sans relations, une femme va l’aider à pénétrer au coeur du pouvoir communiste. Whitney, qui devien­dra son épouse, a tissé des liens avec « tante Zhang », la femme du Premier ministre de l’époque, Wen Jiabao. En multipliant les dîners fastueux et les cadeaux aux « princes rouges », le couple devient immensément riche – leur fortune se compte en milliards. A Pékin, ils font sortir de terre le plus grand aéroport de fret de Chine et l’un des hôtels les plus luxueux de la ville.  

Mais tout s’écroule lorsque la presse américaine révèle la corruption du clan du Premier ministre. Desmond s’exile au Royaume­-Uni en 2017 avec son fils. Whitney, dont il s’est séparé, « disparaît » en pleine rue, à Pékin, et ne donnera signe de vie que quatre ans plus tard pour tenter d’empêcher son mari de publier son livre, La Roulette chinoise, récemment tra­duit en français (éd. Saint­ Simon), qui décrit le système chinois de l’intérieur. Vêtu d’un élégant col roulé bleu électrique, l’an­cien homme d’affaires de 53 ans revient, en vidéo, sur ces années où il croyait en son pays et sur ses espoirs déçus. 

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L’Express : dans votre livre, vous décrivez ces années 2000 en Chine, où tout semble possible et où les riches affichent leur réussite. Quel souvenir personnel résume le mieux pour vous ces années paillette ? 

Des­mond Shum : Ma montre à un demi-million d’euros. Mon ex-femme, Whitney, l’avait commandée en Suisse. Il avait fallu deux ans pour la fabriquer et elle me l’a offerte pour mon 40e anniversaire. Ce cadeau cristallise l’état d’esprit de cette époque, chez les très riches. On pouvait se permettre ces folies parce que notre compte en banque ne cessait de gonfler. Et puis, nous n’avions jamais connu l’abondance. On se sentait comme des hommes des cavernes qui sortent de leur grotte et veulent profiter du monde matériel au maximum.  

Quand cette période a-t-elle pris fin ? 

Le changement a commencé après la crise financière de 2008. Pendant cette crise, la Chine n’a pas dévalué sa monnaie, qui a résisté, et le pays a été perçu comme une force stabilisatrice pour l’Asie. Les dirigeants chinois ont commencé à se dire que le système chinois n’était pas si mauvais, puisque le reste du monde s’effondrait et pas la Chine. Alors que les gouvernements occidentaux avaient cherché à injecter de l’argent dans l’économie par le biais des banques ; la Chine, de son côté, a innondé de liquidités les entreprises publiques et leur a ordonné de les dépenser tout de suite. Les effets ont été beaucoup plus rapides.  

Les autorités ont alors pris conscience de l’importance des entreprises publiques, sur un plan économique, mais aussi politique, pour contrôler la situation en cas de crise. L’Etat et le Parti ont commencé à se déployer un peu partout dans l’économie. J’avais créé une co-entreprise pour créer le plus grand aéroport de fret du pays, à Pékin : ils nous ont affecté un représentant du parti communiste, qui assistait à toutes les réunions. Le phénomène s’est ensuite accéléré sous Xi Jinping, arrivé au pouvoir fin 2012. 

Vous décrivez par le menu un système de corruption au plus haut niveau. La campagne contre la corruption lancée par Xi Jinping pour la combattre a-t-elle changé les choses ? 

Globalement, la situation n’a pas fondamentalement changé. Dans les deux décennies qui ont précédé l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, plus de deux millions de bureaucrates ont été punis pour corruption. Ce dernier a augmenté la pression d’un cran en portant ce nombre à 4,5 millions de personnes sous son règne. Mais lorsque vous n’avez pas de liberté politique, pas de liberté de la presse, pas de système judiciaire indépendant et que le pouvoir politique prime sur tout, la corruption existe toujours. Et puis, de temps en temps, elle grippe la machine étatique, et une répression est lancée.  

En Chine, on cible des personnes en-dessous du statut de ministre pour nettoyer cette machine. Mais une fois que vous avez atteint le rang de ministre, vous êtes généralement considéré comme intouchable. Vous ne tombez pas pour corruption, mais pour des raisons politiques. 

Vous décrivez un monde où « les princes rouges », les fils des pionniers révolutionnaires, disposent d’immenses privilèges… 

Dans ce système seul compte votre ascendance, si votre père, votre grand-père est un héros de la révolution des années 1940 et 1950 alors vous avez une place. Aujourd’hui certains membres de cette aristocratie communiste font partie de la troisième génération. Ils ne naissent pas dans les mêmes hôpitaux que le reste de la population, ne fréquentent pas les mêmes crèches, ni les mêmes écoles. Et appartiennent à un réseau qui s’étend jusqu’aux oncles et aux tantes, et qui les rend à part.  

Depuis la création de la Chine populaire, en 1949 chaque grande famille a un accès facilité aux meilleurs postes, et je ne vois pas ce système disparaître. Xi Jinping ne serait pas là où il est s’il ne faisait pas partie de cette élite. Contrairement à l’usage de ces trente dernières années, il n’a pas désigné de successeur. Que se passera-t-il s’il disparaît ? Les clans vont lutter à mort les uns contre les autres pour prendre le pouvoir… 

Vous semblez avoir cru que vous pouviez changer la Chine… 

Il y a vingt ans, l’économie progressait très, très vite ; tout évoluait dans une direction positive, que ce soient les droits humains, la liberté de la presse, la réforme des institutions. On avait le sentiment que la Chine devenait de plus en plus libre. Non seulement je participais à ce mouvement, mais en plus je bâtissais des choses concrètes. Nous avions le sentiment de contribuer à la réussite de notre pays. Evidemment, beaucoup de pratiques paraissent aujourd’hui discutables. Mais c’était la règle du jeu en Chine. 

Les autorités mettent au pas des secteurs entiers de l’économie, les uns après les autres. N’est-ce pas un risque pour l’économie chinoise ? 

Xi Jinping s’est attribué le monopole complet du pouvoir, en véritable dictateur. A ses yeux, les sacrifices économiques à court terme ne pèsent rien, par rapport au gain à long terme qui est le maintien durable au pouvoir du PCC. Le régime a presque tué l’industrie technologique. En un an, le géant Alibaba a perdu plus des deux tiers de sa capitalisation boursière.  

Le gouvernement s’en est aussi pris aux secteurs de l’immobilier, de l’éducation privée, du divertissement… Chaque offensive prise séparément, paraît absorbable, à l’échelle de la Chine. Mais lorsque vous faites tout cela en même temps, avec les effets collatéraux, le problème devient beaucoup plus important. Xi Jinping ne l’a pas complètement pris en compte, à mon avis. Et c’est pourquoi l’économie chinoise a tant ralenti en fin d’année dernière. A mon époque, déjà, les politiques changeaient tout le temps. Mais Xi Jinping a aggravé les choses. C’est la raison pour laquelle aucun entrepreneur chinois n’est prêt à investir sur le long terme. 

Vous avez connu la pauvreté dans votre enfance. Pensez-vous que l’ascension sociale est encore possible en Chine ? 

Beaucoup moins. Le projet de Xi Jinping de « prospérité commune » c’est un message adressé aux milliardaires comme Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, afin qu’ils prêtent allégeance et partagent leur fortune. Quelques jours après l’annonce de ce slogan, les géants de l’Internet Tencent et Alibaba ont versé chacun l’équivalent de 16 milliards de dollars à l’Etat. Leur calcul est le suivant : il vaut mieux payer maintenant, plutôt qu’attendre que le Parti vienne se servir, parce que dans ce cas ce serait pire. Depuis dix ans, les libertés ne cessent de reculer en Chine. Le pays a fait un énorme bond en arrière. Personne ne sait jusqu’où va aller Xi Jinping, et c’est ce qui me rend très pessimiste pour l’avenir de mon pays natal. 

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