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Professeure de Sciences politiques au département d’études chinoises de l’Institut national des langues et civilisations orientales, à Paris, Chloé Froissart a organisé tout récemment un colloque mondial sur les 100 ans du Parti communiste chinois (PCC). Cette chercheuse décortique le discours du régime, qui cherche à préserver sa légitimité en invoquant les idéaux socialistes des débuts et en mettant à l’honneur la figure de Mao. Au prix de contradictions croissantes.  

L’Express : le Parti communiste fête en fanfare ses 100 ans en ce jeudi 1er juillet. Quel message cherche-t-il à faire passer ?  

Chloé Froissart : Plus de 80 slogans sont martelés en boucle auprès de la population. Le Parti veut d’abord faire passer l’idée – contraire à la réalité d’aujourd’hui – qu’il n’a pas oublié ses idéaux socialistes de départ. D’où son discours victorieux sur l’éradication de la pauvreté – qui reste à démontrer.  

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Le PCC se targue aussi d’avoir lavé les humiliations des siècles passés – celles infligées par les Occidentaux pendant les guerres de l’opium, au XIXe siècle, et par les Japonais, lors de leurs invasions (à partir de 1937). Désormais, à l’en croire, c’est la Chine, dont le système politique serait plus performant que celui des démocraties, qui peut constituer un phare pour l’humanité. Bref, elle souhaite occuper la place qui a été celle de l’Occident pendant tout le XIXe siècle et une grande partie du XXe siècle. Elle veut aussi montrer qu’elle a la capacité d’imposer ses volontés à l’Occident, que ce soit en mer de Chine du Sud ou à Hongkong.  

Le régime ne se prive pas de réécrire l’Histoire, de présenter sous un jour favorable ses pages les plus sombres. Dans quelle logique le fait-il ?  

Il s’agit d’affirmer que les sacrifices consentis par le peuple chinois – pendant le Grand Bond en avant (1958-1961) et la Révolution culturelle (1966-1976) – étaient nécessaires pour que la Chine devienne ce qu’elle est aujourd’hui : la deuxième puissance économique mondiale. 

Même les périodes les plus sombres de l’ère maoïste font désormais l’objet d’éloges – alors que Deng Xiaoping, leader de 1978 à 1989, en avait une vision très critique. Les aspects les plus négatifs, comme les 30 millions de morts de la Grande Famine de 1959-1961 – sont passés sous silence. Il y a cette idée que le Parti guide le peuple, que le chemin parcouru est déjà considérable et que le pays se dirige vers un avenir toujours plus radieux, grâce à un développement rationnel de l’Histoire, dont le PCC a la clef. En fin de compte, le Parti a toujours raison. 

« Même les périodes les plus sombres de l’ère maoïste font désormais l’objet d’éloges »

Il est donc désormais interdit d’avoir le moindre point de vue critique sur l’histoire du Parti…  

On assiste à l’essor d’une orthodoxie qui se fonde notamment sur la dénonciation du « nihilisme historique ». Toute vision qui s’éloigne du discours du Parti est taboue. Cela prend des proportions incroyables : les autorités ont récemment ouvert des hot-lines pour que les gens dénoncent des visions erronées de l’histoire du Parti. Cette dernière est érigée au rang de religion dont Xi Jinping est le prophète.  

Pourquoi le président Xi Jinping remet-il à l’honneur Mao Zedong, alors que Deng Xiaoping avait pris ses distances avec le règne du Grand Timonier ?  

Xi Jinping a estimé que la logique de démaoïsation lancée par Deng Xiaoping ( à partir de la fin des années 1970) avait été poussée trop loin au début des années 2000, après le départ du dirigeant Jiang Zemin, et qu’il fallait revenir en arrière. A ses yeux, ce mouvement risquait d’aboutir à un changement de régime similaire à ce qui s’était produit sous Gorbatchev, en URSS. A l’époque, en Chine, s’était développée une société qui avait une conscience aiguë de ses droits, une capacité d’organisation quasi inégalée dans l’Histoire, une forme de pluralisation des opinions, au sein du parti et de la société.  

Le culte de Mao s’inscrit aussi dans cette idée de fierté nationale que Xi Jinping a voulu raviver. Mao, c’est le fondateur du régime, celui qui a permis à la Chine de reprendre son destin en main et qui avait prononcé ces mots : « La Chine s’est levée », le 1er octobre 1949 sur la place Tiananmen.  

Surtout, il n’y a pas d’autre figure pour légitimer ce régime, contrairement, par exemple, à l’URSS, où Staline a pu être critiqué, notamment lors du 20e congrès du PC, en 1956, parce qu’on pouvait aussi se référer à Lénine.  

Le parti insiste beaucoup sur ses « victoires » contre le coronavirus et contre la pauvreté. La population est-elle satisfaite de son action ?  

Il est très difficile d’avoir des informations fiables. Il semble que la propagande, qui vise à vanter les exploits du Parti communiste, et en particulier ceux de Xi Jinping, fonctionne bien auprès d’une large majorité de la population. Elle transmet une énergie positive, une confiance dans le Parti. Concernant la crise sanitaire, le Parti a su retourner le récit à son avantage – la gestion catastrophique d’un certain nombre de pays démocratiques l’a aussi beaucoup aidé. Parmi les intellectuels, en revanche – même si quelques-uns sont proches du régime -, il y a régulièrement des réprobations à l’encontre de Xi Jinping, mais elles sont éphémères et vite étouffées. 

Lorsque Xi Jinping a fait amender la Constitution pour supprimer la limite des deux mandats présidentiels, en mars 2018, plusieurs voix contestatrices ont émergé de l’intérieur du système. Xu Zhangrun, professeur de droit constitutionnel, a écrit un long texte sur les dangers de l’autocratie et les problèmes systémiques du régime politique chinois. Il a été démis de son poste et est, à présent, assigné à résidence. Au début de la pandémie de coronavirus, des figures politiques ont appelé à la démission de Xi Jinping. D’aucuns ont été assez virulents sur la gestion de la crise par le n°1 chinois et le mode de fonctionnement du régime : les membres du Parti et les gouvernements locaux ont tellement peur qu’ils ne font plus remonter les informations négatives.  

Le PCC est le deuxième parti le plus grand du monde (après le BJP indien), comprenant désormais plus de 95 millions de membres : qui sont les Chinois qui le rejoignent ? 

Aujourd’hui, le PCC représente 6,8% de la population chinoise. A son arrivée au pouvoir, à la fin de 2012, Xi Jinping a voulu mettre l’accent sur la qualité des recrutements et sur la loyauté des membres. C’est un parti qui devient de plus en plus élitiste, qui favorise l’engagement de gens hautement qualifiés, d’universitaires, d’experts et d’entrepreneurs, au détriment des ouvriers et des paysans dont la part a beaucoup baissé. Aujourd’hui, c’est très difficile d’entrer au Parti. C’est un parcours du combattant qui commence dès le plus jeune âge, avec les Jeunesses communistes. Cela fait partie du CV de l’élite socio-économique. Mais elle le fait moins par conviction que par carriérisme.  

« Le PCC est un parti qui devient de plus en plus élitiste »

L’an prochain, Xi Jinping pourrait être le premier dirigeant chinois depuis Deng Xiaoping à rester président plus de dix ans… Va-t-il rester au pouvoir à vie ?  

C’est évident qu’il va faire un troisième mandat. Xi Jinping se retrouve face au problème de tout dictateur. Il a mis tellement de gens en prison, il s’est fait tant d’ennemis, que s’il perd le pouvoir, il est mort. Deng Xiaoping avait eu l’intelligence de planifier sa succession et celle de son successeur. Pour Xi Jinping, la question du passage de témoin va se poser un jour, et il n’est pas à l’abri d’un accident. C’est d’ailleurs, à mon avis, l’une des faiblesses essentielles du régime, car, à ce moment-là, toutes les voix critiques, qui sont aujourd’hui étouffées, risquent de s’exprimer.  

Quelles sont les autres fragilités du régime ?  

Le Parti communiste a, selon moi, un gros problème de légitimité parce qu’il a renoncé à ce qui l’exaltait à l’origine, à savoir la construction du socialisme, l’égalitarisme – qui animait réellement Mao. La Chine est devenue un pays capitaliste très inégalitaire, où énormément de gens sont laissés pour compte.  

La lutte contre la pauvreté passe avant tout par une croissance économique – qui reste fragile et peut être soumise à des aléas – et beaucoup moins par des politiques sociales. La crise sanitaire a révélé de profondes vulnérabilités dans le filet de sécurité sociale.  

Contrairement au discours, la pauvreté n’a pas été éradiquée. Le Premier ministre Li Keqiang a lui-même estimé l’an dernier que 600 millions de personnes, soit près de la moitié de la population chinoise, vivaient avec 1000 yuans, c’est-à-dire 125 euros, par mois.  

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Le régime est sans cesse menacé d’être dépassé sur sa gauche par un mouvement maoïste qui évalue les réalisations du PCC à l’aune de la théorie marxiste. C’est ce qui s’est passé lors de la grève dans l’entreprise Jasic Technology, à Shenzhen, en août 2018. Des étudiants ayant vraiment lu Marx sont venus soutenir des ouvriers qui demandaient la possibilité de créer un syndicat autonome pour pouvoir véritablement défendre leurs intérêts face à l’employeur. Ils ont été arrêtés, tout comme les leaders ouvriers. C’est dans ces moments-là que le parti est face à ses propres contradictions. 

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