« Enterrer la Constitution pinochétiste » : Au Chili, les féministes à la manoeuvre

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« Il me tarde d’enterrer la Constitution pinochétiste. » En une phrase énoncée tranquillement, la militante féministe Alondra Carrillo résume la mission historique qui l’attend à partir du dimanche 4 juillet. Ce jour-là, la psychologue de 29 ans fera son entrée sous les ors du salon d’honneur du bâtiment néoclassique du Congrès national, au coeur de Santiago. Là, avec 154 autres constituants élus en mai dernier, elle aura la lourde tâche de rédiger – dans un délai de neuf mois à un an – une nouvelle Loi fondamentale destinée à remplacer le texte actuel, hérité de l’ère Pinochet (1973-1990). 

Mégaphone à la main

« Pour nous, il s’agit de concrétiser la décision, déjà validée par les urnes, de mettre fin au néolibéralisme, en consacrant un Etat solidaire qui garantit les droits des citoyens, dans une perspective féministe », précise la militante qui, ces dernières années, galvanisait les foules de manifestants un mégaphone à la main. Les choses sont bien parties : sur les 155 élus de l’Assemblée constituante, la moitié (77 exactement) sont des femmes, dont les deux tiers se déclarent féministes.  

L’avènement d’une assemblée constituante paritaire s’inscrit à la fois prolongement du mouvement MeToo et d’une contestation sociale qui ne faiblit pas depuis trois ans. Désillusionnée et lasse d’attendre les retombées du « miracle chilien », la population dénonce l’hypocrisie d’un système qui affiche des résultats macroéconomiques très enviables depuis des décennies sans qu’aucune redistribution ne réduise la fracture sociale. 

Seins nus façon Femen

En 2018, c’est la révélation de deux cas de harcèlement sexuel dans des universités qui sert de détonateur à un « mai féministe » qui se propage à l’ensemble de ce pays andin de plus de 18 millions d’âmes. De nombreux établissements sont bloqués pendant des semaines. Certaines élèves manifestent façon Femen, les seins nus, et avec une cagoule. Le mouvement se prolonge l’année suivante, en octobre 2019, lors de l’estallido social, « explosion sociale » contre les inégalités. De cette date jusqu’en mars 2020, on dénombre 34 morts et des milliers de blessés. 

Après quatre décennies de néolibéralisme, les Chiliens se révoltent contre l’héritage des fameux Chicago Boys, ces disciples de l’économiste Milton Friedman qui ont gravé dans le marbre la logique marchande sous Pinochet. Santé, éducation, accès à l’eau, retraites – dont le système, tant vanté, fonctionne mal : au Chili, la plupart des services publics sont privatisés. Aujourd’hui, la Constitution de 1980, symbole de cette période honnie, cristallise le mécontentement.  

Un million de femmes dans la rue

« Le rôle des féministes a été déterminant dans l’estallido, estime la politologue Julieta Suarez-Cao. Elles ont donné un second souffle à la contestation. Et le coup de génie de LasTesis n’y est pas étranger… » LasTesis (les Thèses), c’est le nom d’un collectif de quatre « artivistes » qui a organisé une chorégraphie au retentissement mondial. Bandeau noir sur les yeux et index accusateur, des dizaines de femmes chantent en choeur et dansent sur Un violador en tu camino (« Un violeur sur ton chemin »), hymne qui dénonce le patriarcat, l’Etat, la justice, la police, etc. La dynamique est si puissante que le 8 mars 2020 une « grève féministe » rassemble 1 million de femmes dans la capitale. 

 

En octobre de la même année, près de 80 % des électeurs votent par référendum en faveur d’une nouvelle Constitution, et, les 15 et 16 mai derniers, les Chiliens élisent les représentants chargés de rédiger la nouvelle Loi fondamentale. De nombreux candidats indépendants sont élus (membres de la société civile, militantes féministes, novices en politique…), tandis que les partis traditionnels sont défaits. À l’image de la psychologue Alondra Carillo, plus de la moitié des constituants ne sont pas affiliés à un parti. Des avocats côtoieront des assistantes maternelles, des professeurs ou encore des défenseurs de l’environnement. 

À la recherche des enfants disparus

Pour les féministes, c’est l’aboutissement d’une longue marche. À la suite du coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973, de nombreuses activistes proches de l’ex-président socialiste Salvador Allende prennent le chemin de l’exil. Mais de nombreuses mères de famille, restées au pays, se politisent à mesure qu’elles partent à la recherche de leurs enfants « disparus » pendant les heures sombres de la répression.Leur premier combat consiste simplement à défendre la vie, l’humanité et la dignité, à l’image de l’organisation Mujeres por la vida (Femmes pour la vie). 

« Au début des années 1980, au moment où le régime souhaite cantonner les femmes au rôle de mère, le mouvement féministe se restructure », explique l’universitaire Veronica Undurraga, spécialiste des droits des femmes. Malgré la peur de la répression, les militantes impriment des tracts en se jouant du Centre national d’information (CNI), la police politique. Elles organisent même des manifestations pacifiques pour la défense des droits humains. Soucieux de ne pas détériorer davantage son image internationale, le régime tolère ces rassemblements de mères de famille sans les réprimer. Ces protestas contribueront à l’éveil des consciences et, finalement, à la victoire du référendum qui, en 1988, décide de l’autodissolution de la dictature. 

Divorce légalisé en 2004

« Au retour à la démocratie au début des années 1990, une scission entre « autonomes » et « libérales » affaiblit le mouvement, raconte encore Veronica Undurraga. Les secondes acceptent d’entrer dans le jeu politique, au prix de compromis. » Dans ce pays catholique sous influence de l’institution ultraconservatrice Opus Dei, les choses évoluent malgré tout. Sous la présidence de Ricardo Lagos (centre gauche), le Chili devient l’un des derniers pays au monde à légaliser le divorce, en 2004. La socialiste Michelle Bachelet lui succède en 2006 ; elle est la première femme à ce poste en Amérique du Sud. Sous ses deux mandats (2006-2010 et 2014-2018), la notion de féminicide est reconnue, et l’interruption volontaire de grossesse partiellement dépénalisée. L’IVG demeure cependant limitée aux cas de viol, de danger pour la vie de la femme enceinte ou de non-viabilité du foetus.  

« Aujourd’hui, nous souhaitons aller plus loin en redéfinissant notre place dans la société », reprend Alondra Carrillo. Santé, éducation, travail, retraites, de nombreux thèmes devraient figurer dans la future Constitution, par exemple la rémunération des tâches domestiques, la coresponsabilité des parents dans l’éducation des enfants ou la parité au sommet des administrations et entreprises publiques. 

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Reste à faire évoluer les mentalités, imprégnées de machisme. Selon une enquête parue l’année dernière, près de 1 Chilien sur 2 considère que la place des femmes est à la maison. Pour les Chiliennes, le combat ne fait que commencer… 

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