Le guerre juridique des entreprises de charcuterie contre Yuka

Assignée en justice par une fédération de charcutiers pour avoir promulgué une pétition contre le nitrate, l’application Yuka avait été condamnée en mai dernier. Ce vendredi s’ouvre un second procès du même type, intenté par la société Auvernou.

Les charcutiers contre l’application numérique Yuka. Fin mai dernier, La Fédération française des industriels charcutiers traiteurs (FICT) a gagné une première bataille juridique contre Yuka, une application qui note les qualités nutritives des produits alimentaires. Yuka avait en effet décidé de mettre en avant, à chaque fois qu’un utilisateur scannait un produit contenant des nitrites, une pétition réclamant l’interdiction de cet antioxydant décrié. Le tribunal de commerce de Paris avait alors donné raison à la FICT en évoquant un «acte de dénigrement». Yuka, qui va faire appel de cette décision dans les prochains jours, a dans la foulée été assigné en justice pour les mêmes raisons par deux entreprises de charcuterie. Le premier des deux procès se tient ce vendredi 25 juin au tribunal de Commerce de Brive-la-Gaillarde (Corrèze).

Le nitrite, antioxydant utilisé pour la conservation de la charcuterie et qui en conserve la couleur rose, est pourtant bien considéré comme un «cancérigène probable» par l’OMS. Par ailleurs, un rapport d’information parlementaire estimait ceci en janvier dernier : «Il existe aujourd’hui une certitude scientifique : la charcuterie nitrée est cancérigène pour l’Homme», avant d’ajouter que «la charcuterie [était] cancérogène et [que] la plupart des Français en consomment des quantités importantes, qui excèdent largement les recommandations sanitaires.»

Réduire sa consommation

D’autres rapports, notamment celui de l’Anses, sont plus mesurés sur la question : «Les niveaux de sécurité existants pour les nitrites et les nitrates ajoutés en tant qu’additifs à la viande et à d’autres aliments constituaient une protection adéquate pour les consommateurs», dit l’Anses. L’agence, qui prend le sujet par un autre bout, considère qu’avec une consommation maîtrisée la charcuterie «nitritée» n’est pas un danger en soi, et recommande surtout de réduire sa consommation de charcuterie. «L’Agence insiste sur la nécessité de réduire considérablement la consommation de charcuteries (telles que le jambon, saucisson, saucisse, pâté, etc.) afin qu’elle ne dépasse pas 25 grammes par jour ».

Malgré une mise en garde commune en cas d’excès dans la consommation de nitrite, les experts n’ont donc pas encore définitivement enterré ces additifs, d’autant qu’il est particulièrement difficile de s’en passer dans les produits de grande distribution.

Sans trop de surprise, Bernard Vallat, le président de la FICT, se réjouit de la décision du tribunal de commerce de Paris, qui a demandé à Yuka d’arrêter de faire la promotion de la pétition sur son application et de verser 20.000 euros de dommages et intérêts. «Les reproches que l’on nous fait ne sont pas confirmés par la communauté scientifique, assure-t-il en se basant notamment sur le travail de l’Anses. Aucune étude sérieuse ne conclut que le nitrite est mauvais pour la santé tant qu’il est consommé dans les bonnes proportions. Quand une application qui apporte des informations à des millions d’utilisateurs dit que ces additifs sont cancérogènes et qu’il faut les interdire, nos entreprises sont déboussolées et pénalisées.»

Bernard Vallat va encore plus loin, en estimant que le nitrite peut «empêcher le développement de bactéries dangereuses» comme les salmonelles ou les listérias. «Nos producteurs savent qu’il y a un risque sanitaire en n’utilisant pas de nitrite, et qu’ils seront responsables pénalement s’il y a un accident», ajoute-t-il.

«Complètement démesuré»

Du côté de Yuka, l’heure est à la contre-attaque. «Les intérêts économiques passent largement avant la santé des consommateurs, s’agace Julie Chapon, la fondatrice de Yuka. Si l’on regarde la quantité moyenne de charcuterie «nitritée» consommée par les Français, on est largement au-delà du seuil considéré comme sûr.»

Outre son procès en appel contre la FICT, Yuka devra donc faire face, au Tribunal, aux deux entreprises Auvernou et Noix Fine qui réclament à eux deux pas moins d’un million d’euros de dommages et intérêts. «C’est complètement démesuré, soupire Julie Chapon. C’est une tentative d’acharnement du lobby de la charcuterie qui, pour des raisons économiques, cherche à empêcher d’alerter sur un danger réel pour le consommateur.» Le sujet, particulièrement sensible dans un pays en pâmoison devant son jambon-beurre, semble loin d’être tranché.