« Elle n’a peur de rien » : Ayelet Shaked, la nouvelle dame de fer d’Israël

Filmée en noir et blanc, une jeune femme déambule dans une vaste demeure, langoureuse et sûre d’elle. Gros plans sur ses mains, ses lèvres et ses yeux turquoise. La voix off décline son bilan au ministère de la Justice : attaques contre de la Cour suprême, limitation de l’influence des ONG, nomination de nouveaux juges très à droite… À la fin du clip, Ayelet Shaked saisit un flacon de parfum sur lequel est inscrit le mot Fascisme, le hume et fixe la caméra en disant : « Moi, je trouve que ça sent plutôt la démocratie. » 

Diffusé alors qu’elle menait la liste du sionisme religieux aux élections de 2019, le clip de campagne très provocateur devait souligner deux marqueurs de cette femme politique de 45 ans : sa beauté et son nationalisme décomplexé. « On voulait montrer qu’Ayelet n’a peur de rien », expliquait, à l’époque, son directeur de campagne pour répondre aux critiques. 

 

Et pour cause, la nouvelle ministre de l’Intérieur, bras droit du Premier ministre Naftali Bennett, s’est distinguée dès ses 18 ans en intégrant une prestigieuse unité combattante de Tsahal, l’armée de défense israélienne. Elle découvre alors le monde des « kippas tricotées » – ces sionistes religieux partisans du grand Israël, qui engloberait tous les territoires palestiniens – et adhère à leur idéologie. 

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Ingénieure informatique, Ayalet Shaked fait un bref passage par Texas Instrument, puis rejoint en 2006 Benyamin Netanyahou, alors en pleine traversée du désert. Pour aider son mentor à reconquérir le pouvoir, elle recrute un jeune ambitieux qui vient de faire fortune en revendant sa start-up : Naftali Bennett. Ces deux-là ne se quitteront plus. Ecartés de l’équipe Netanyahou en 2012 par l’épouse de l’ex-Premier ministre, ils reprennent en main le moribond parti des colons. Changement de nom, campagnes agressives sur Internet, rajeunissement des cadres… En trois ans, la formation triple sa représentation à la Knesset et devient un partenaire indispensable aux coalitions de Netanyahou. 

Dotée d’une puissance de travail légendaire (sa meilleure amie l’appelle « le robot »), Ayelet Shaked joue rapidement les premiers rôles. En 2015, elle accède au très sensible ministère de la Justice. Championne d’une droite qui voue aux gémonies une Cour suprême considérée comme vendue aux gauchistes et aux militants propalestiniens, elle nomme des magistrats proches de la droite et limite le financement des ONG par des fonds étrangers, notamment ceux de l’Union européenne.  

Au fil de son ascension, Ayelet Shake soigne son image d’audacieuse inclassable. Elle profane ouvertement le shabbat en postant ses photos de vacances le samedi, mais s’affiche fièrement avec les grandes personnalités rabbiniques du courant orthodoxe sioniste, faisant fi de leurs déclarations à l’emporte-pièce sur les homosexuels ou les juifs libéraux. « Je juge une personne sur sa globalité, pas sur une ou deux déclarations », répond Shaked lorsque l’on s’étonne de sa proximité avec les conservateurs religieux.  

Une inclassable très courtisée

Plus populaire que Bennett, Ayalet Shaked aurait aisément pu lâcher son alter ego et céder aux sirènes de Netanyahou en début d’année, lorsque ce dernier rêvait de priver son adversaire de son meilleur atout. Pendant les journées terribles qui précédèrent la formation du nouveau gouvernement, au début de juin, le Premier ministre sortant aurait proposé à Shaked de devenir sa dauphine. Dans les journaux, la droite se paye des pages de publicité pour supplier la « dame de fer » de rompre avec Bennett et torpiller son gouvernement d’union nationale, allant de la gauche à l’extrême droite. Dans les manifestations du Likoud, des photos de « Bennett-le-traître » affublé du keffieh palestinien sont brandies. 

Face à ce déferlement de haine, Shaked vacille. Une photo de presse la montre le visage fermé face à un Bennett se voulant persuasif. « Tout le monde sait que j’aurais préféré un gouvernement de droite », lâche-t-elle devant les journalistes. Finalement, elle choisit de rester avec Bennett, au grand dam de Netanyahou, conscient que cette fidélité signe sa perte. Elle pose cependant une condition de taille : garder la main sur la nomination des juges. « Shaked n’aurait jamais lâché Bennet, car politiquement, ce sont des frères siamois, souligne Nave Dromi, du quotidien Haaretz. Les deux sont prêts à renoncer à tous leurs principes pour conquérir le pouvoir. » 

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Dès son investiture au ministère de l’Intérieur, Ayelet Shaked a promis l’expulsion immédiate de tous les immigrés clandestins d’Israël. Une manière de lever d’emblée toute ambiguïté : son mariage forcé avec la gauche israélienne n’entamera en rien ses ardeurs nationalistes.  

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