Election présidentielle : « La façade démocratique a complètement disparu en Iran »

Mohammed Reza-Djalili, professeur émerite à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève) est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’Iran, notamment Iran : l’illusion réformiste (Presses de Sciences Po, 2001) et Géopolitique de l’Iran (Complexe, 2005). 

L’Express : Qu’attendre des élections qui ont lieu ce vendredi 18 juin, et de la probable victoire de Ebrahim Raïssi ? 

Mohammed Reza-Djalili : La façon dont les élections ont été organisées cette année révèle une chose importante : la façade démocratique a complètement disparu. Le régime a tout mis en place, notamment lors du processus de validation des candidatures, pour ouvrir un boulevard à Ebrahim Raïssi, un religieux ultra-conservateur. Ce dernier a un dossier très noir du point de vue des droits humains, étant notamment impliqué dans des exécutions sommaires après la fin de guerre avec l’Irak, lors de sa carrière dans le système judiciaire iranien. Cela devrait limiter ses possibilités de voyages, de contacts, surtout avec des pays occidentaux. Néanmoins la politique étrangère de l’Iran ne va pas changer considérablement. En Iran, ce ne sont pas le président ou le ministre des Affaires étrangères qui décident de cette politique, le président de la République islamique a beaucoup moins de pouvoirs que le Premier ministre en France par exemple. Hassan Rohani, le président sortant, n’était pas « dérangeant », il a été aux ordres jusqu’à présent, il n’a fait que quelques remarques indirectes. Les présidents iraniens font toujours deux mandats de 4 ans, même s’il faut manipuler le scrutin [comme lors de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009], et le président obtient toujours au moins 50 % des votes, quelle que soit la participation, probablement très faible cette année. C’est un ballet bien réglé.  

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Raïssi est un religieux, pourrait-il devenir ensuite le prochain Guide suprême, le numéro un du régime, à la mort de l’ayatollah Khamenei ? 

Le guide suprême Ali Khamenei a très peur pour l’avenir de la République islamique, tant la situation sur le plan intérieur est désastreuse. Il veut surtout avoir quelqu’un auprès de lui, qui pourrait être le futur guide, quelqu’un qui serait de sa trempe, et qui l’a prouvé. Raïssi est un homme de confiance, qu’il connait, qui peut être un successeur éventuel. C’est là la différence de cette élection, Khamenei a dépassé les 80 ans, il veut confier le régime à quelqu’un qui est à cent pour cent dans la ligne de Khomeini et la sienne. Il faut comprendre que pour ces dirigeants, le plus important, ce ne sont pas les intérêts nationaux, la situation économique des gens, mais bien c’est l’avenir de la révolution islamique. Selon Khomeini, c’est l’événement le plus important de l’histoire de l’islam et c’est elle qui sauvera l’islam. Je ne crois pas qu’il soit possible de réformer la République islamique. Un tel système on ne peut pas le réformer, si on le réforme il s’effondre, comme l’Union soviétique. Si un ayatollah ‘Gorbatchev’ remplace Khamenei, il n’y aura plus de République islamique.  

L’Iran est récemment revenu dans l’actualité, non pas seulement sur la question du nucléaire mais au sujet de l’inculpation d’un Français, Benjamin Brière, pour espionnage. S’agit-il là d’un nouvel exemple de la « stratégie des otages » de Téhéran, qui consiste à faire pression sur l’occident en retenant des citoyens occidentaux ? 

La diplomatie « islamique » commence avec la prise d’otage de novembre 1979, c’est l’axe fondateur de la politique étrangère « révolutionnaire » après la chute de la monarchie. Cette politique a pour but principal et unique d’exporter la révolution, en remettant en cause l’ordre régional. Depuis lors, la prise d’otage fait partie de la gestion des affaires internationales en Iran, c’est dans l’ ADN du régime. Même s’ils en tirent des gains financiers, ou que cela leur permet de libérer certains de leurs agents détenus à l’étranger, cela est néanmoins gênant pour l’intérêt national car l’image de l’Iran qui en découle est désastreuse. Même si les Iraniens font des interventions joliment tournées par le ministre actuel des Affaires étrangères [Mohammad Javad Zarif], dans l’ensemble, cela diminue la crédibiilité de leur parole.  

Des négociations ont lieu en ce moment à Vienne sur la question du nucléaire iranien. La France a appelé hier les Etats-Unis et l’Iran à agir « rapidement » pour sauver l’accord sur le programme nucléaire iranien, en soulignant que le « temps ne joue pour personne ». Y a-t-il vraiment une bonne manière de dialoguer avec l’Iran ? 

Les Etats font semblant de parler à un autre Etat « classique ». Mais dans le cas des Etats un peu « rebelles » comme l’Iran, ils savent très bien qu’ils ne peuvent leur faire qu’une confiance calculée. C’est un Etat important avec lequel il faut essayer d’entretenir des relations normales, mais en ayant conscience de ces limitations. Les vraies discussions n’ont jamais lieu au grand jour. Un régime révolutionnaire veut avant tout sauver sa révolution et l’étendre à l’extérieur. Dans une diplomatie dite « révolutionnaire », il y a toujours ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Ce n’est pas le seul pays à le faire, mais ce n’est cependant pas un Etat tout à fait comme les autres. 

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Et les Iraniens dans tout ça ? 

Ces quatre dernières années, le nombre de gens qui vivent sous le seuil de pauvreté a doublé (passant de 15 à 30 % de la population). La classe moyenne est en voie d’appauvrissement, et eux aussi sont mis à mal par la conjonction des sanctions et de la mauvaise gestion. Le quotidien des Iraniens devient très difficile. Le régime se maintient par la répression. Mais s’ils sont sérieux dans les négociations sur le nucléaire, c’est pour retrouver un peu de facilité économique. Si cet accord est signé, c’est une chance pour Raïssi. Négocier avec l’Iran, cela aide à maintenir le régime mais la population est vraiment dans la misère et n’a la force de contester quoi que ce soit. Sur le nucléaire, les Iraniens négocient à leur manière, donc cela peut durer longtemps. 

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