Cryptomonnaies : à quoi joue la Chine avec le bitcoin ?

Les images ont été abondamment relayées sur les réseaux sociaux. Au milieu de grands hangars dans le Sichuan (ouest de la Chine), des centaines de salariés chinois éteignent une à une de gigantesques étagères remplies de machines de minage de bitcoin. Certains sont même déjà en train de les emballer dans des cartons et de les charger dans des camions, alors que Pékin, qui veut reprendre en main le secteur, vient d’ordonner aux « mineurs » de bitcoin, c’est-à-dire ceux qui font tourner la blockchain et son rémunérés pour, de cesser leurs activités. 

Le phénomène touche toutes les régions chinoises (Mongolie Intérieure, dans le Qinghai, le Yunnan ou encore le Xinjiang) et il fait suite à plusieurs « alertes » du régime au sujet du bitcoin. En mai, de hauts responsables chinois avaient ainsi déclaré qu’il était nécessaire de sévir contre l’exploitation minière et le commerce de la plus grosse cryptomonnaie de la planète. « Récemment, les prix de la cryptomonnaie ont explosé et chuté, et le commerce spéculatif de cryptomonnaie a rebondi, portant gravement atteinte à la sécurité de la propriété des personnes et perturbant l’ordre économique et financier normal », avaient également mis en garde trois agences de régulation chinoise, dans un communiqué commun. 

Les choses sont désormais claires, et la Chine a durci le ton. « C’est la chronique d’une mort annoncée pour le bitcoin, qui va contre l’intérêt de la Chine, juge David Baverez, investisseur français installé à Hongkong. D’abord, c’est un gros problème environnemental : une majorité des néobitcoins viennent de Chine, et sont élaborés grâce à une électricité équivalente à 70% de celle consommée par les data centers dans le monde. Pour finir – c’est la raison la plus importante – le bitcoin contourne le contrôle des changes. » 

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« Pas à l’abri que l’activité reparte »

Pourtant, le flou persiste sur la portée réelle de ces annonces. « La Chine suit la même politique depuis 2014. On a l’habitude qu’elle souffle le chaud et le froid sur le bitcoin », rappelle Sébastien Gouspillou, patron de la société de vente de matériel de minage Bigblock Datacenter, inquiet mais prudent face à ce nouveau serrage de vis. 

Oui, le minage du bitcoin menace la promesse d’une Chine neutre en carbone à l’horizon 2060, comme souhaité par Xi Jinping. Mais l’énergie hydroélectrique du Sichuan ne reposait quant à elle pas sur celle issue des polluantes centrales à charbon. Justifier ces pertes apparaît donc compliqué pour Sébastien Gouspillou. « Il reste une logique économique : c’est bien la Chine qui s’enrichit le plus du bitcoin actuellement. Ce sont donc des dizaines de millions d’euros que perdent les compagnies. On n’est donc pas du tout à l’abri que cela reparte. Le Yunnan, par exemple, mine toujours malgré les interdictions », analyse-t-il.  

« Je ne serais pas surpris que ces mesures soient temporaires. Beaucoup de gens pensent que le minage de cryptomonnaies a pris fin en Chine mais je ne le crois pas et j’observe que l’extraction de bitcoins n’y est pas considérée comme une activité illégale », abonde Colin Wu, auteur du site spécialisé « Wublockchain », auprès des Échos.  

Les principaux acteurs n’attendront sûrement pas jusque-là. Le pool BIT Mining (BTC.com) – cinquième plus important au niveau mondial – a annoncé dans un communiqué délocaliser une partie de ses machines vers le Kazakhstan. La Russie, et surtout l’Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada) sont évoquées par d’autres comme d’éventuels points de chute, notamment par BTC.Top, parce que l’approvisionnement en énergie y est stable. Et la pression politique bien moindre. 

Chacun camp revendique la victoire

A terme, la quasi-totalité des capacités de minage – ou consolidation des blocs – pourrait être réduite à néant dans l’empire du Milieu. Les premiers départs ont déjà de nettes conséquences sur le cours du bitcoin. Celui-ci est passé sous les 30 000 dollars mardi, une première depuis janvier 2021 et son envolée spectaculaire. C’est également deux fois moins que le pic atteint mi-avril à 64 870 dollars. Sans surprise, le hash rate mesurant l’activité des mineurs est en chute libre, à des niveaux plus observés depuis l’automne dernier. 

Hash rate au 23 juin

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« C’est la revanche des banques centrales », insiste David Baverez, auteur de Chine-Europe : Le Grand tournant (Le Passeur, 2021). Selon lui, l’accueil chinois réservé au bitcoin pourrait vite gagner le monde entier, d’autant plus à l’heure où les projets de monnaies numériques gagnent les Etats et même l’UE.  

La Chine teste en effet depuis mars son e-yuan dans certaines régions. Ce qui concorde avec le début de la répression envers le bitcoin. « Les cryptomonnaies ne vont servir que si elles remplacent un service analogue en étant dix fois plus efficientes », poursuit David Baverez, plus convaincu par le e-yuan, « qui sert l’économie réelle », que le bitcoin, dont la réputation est entachée par « la spéculation et le blanchiment d’argent ».  

Faut-il pour autant déshabiller Pierre pour habiller Paul ? « C’est contre-intuitif, pense Sébastien Gouspillou. Les Chinois tueraient également toutes les plateformes d’échange pour qui le succès est dû au bitcoin, comme Binance, Coinbase ou Kraken. Et par la même occasion tous les vecteurs qui permettraient au yuan de se développer. » 

Le bitcoin conserve en fait bien des atouts dans sa manche. Quitter la Chine, même de force, le fait renouer avec sa promesse de « décentralisation ». Ce départ écarte également le mirage d’une attaque du régime sur la blockchain, détruisant au passage sa réputation. Délocalisé, le minage pourrait (dans certaines zones du moins) enfin devenir plus vert. Ces signaux nourrissent finalement de l’espoir au sein d’une communauté ragaillardie par la récente officialisation par le Salvador du bitcoin comme monnaie légale. 

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Jusqu’au prochain coup de boutoir. Dans un rapport publié mercredi, la Banque des règlements internationaux (BRI), la « banque des banques centrales », a dans un sens appuyé la manoeuvre chinoise. « À l’heure actuelle, les cryptomonnaies sont des actifs spéculatifs plutôt que de l’argent et, dans de nombreux cas, sont utilisées pour faciliter le blanchiment d’argent, les attaques de ransomware et d’autres crimes financiers. Bitcoin en particulier a peu d’attributs d’intérêt public si l’on considère également son empreinte énergétique déraisonnable », tacle-t-elle. Et, sans surprise, enjoint ses actionnaires à s’en passer. « Les monnaies numériques de banque centrale (CBDC) offrent les avantages uniques de la monnaie de banque centrale : finalité de règlement, liquidité et intégrité. » 

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