Clément Beaune : « La France doit mettre en place des moyens d’influence plus durables en Europe »

L’étude, sortie le 7 juin dernier, risque de froisser l’orgueil national. Sur les 11 000 Européens, Turcs et Américains interrogés en mars et avril dernier par le German Marshall Fund et la Fondation Bertelsmann, seuls 7% considèrent que la France est le pays le plus influent d’Europe – contre 60% pour l’Allemagne. D’où vient cet écart ? Comment font nos voisins d’outre-Rhin ? Les réponses de Clément Beaune. 

En 2018, les Allemands monopolisaient la plupart des postes de direction dans les institutions européennes. Est-ce toujours le cas ? Et qu’en est-il, aujourd’hui, de l’influence française à Bruxelles ? 

Première économie de la zone euro, l’Allemagne exerce une forte influence sur notre continent, et l’aura dont bénéficie Angela Merkel l’a encore accentuée. Mais la France qui avait, c’est vrai, décroché, s’est réengagée. En 2017, nous avons opéré un mouvement, qui tient en trois points. D’abord, nous avons élargi notre champ d’interlocuteurs européens, bien plus que nos prédécesseurs. La neutralité carbone, le plan de relance et la réforme sur le détachement des travailleurs n’auraient pas été possibles sans l’Allemagne, certes, mais, surtout sans notre capacité à rassembler des coalitions de pays très différents. Ensuite, nous avons réinvesti les institutions, que les autorités françaises avaient totalement délaissées. Les trois têtes de l’exécutif européen, Ursula von der Leyen, Charles Michel et Josep Borrell, partagent nos thèses. Rappelons que le Président de la République a très fortement pesé sur ce casting. Enfin, nous menons la bataille des idées depuis le discours de la Sorbonne, en 2017. À cet égard, nous pouvons remarquer qu’un certain nombre d’idées et de concepts, aujourd’hui adoptés à Bruxelles, sont français et ont donné lieu à de grandes réformes – politique industrielle, paquet de régulation numérique, neutralité carbone en 2050, plan de relance…  

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Certes, la France lance des idées, mais d’autres se les approprient. « L’Europe géopolitique », évoquée par la présidente de la Commission ne s’inspire-t-elle pas de « l’Europe-puissance » d’Emmanuel Macron ? Idem pour le plan de relance… 

Le Plan de relance peut effectivement être vu, si l’on regarde le dernier kilomètre, comme un choix d’Angela Merkel, qui a accepté de lever un veto et un tabou au dernier moment, mais l’idée était déjà dans le discours de la Sorbonne et dans l’accord franco-allemand de Meseberg en 2018. À la faveur de la crise, il a ensuite resurgi sur proposition française. Évidemment, c’est toujours celui qui lève les blocages qui apparait comme le ‘faiseur de compromis et d’idées’, mais le travail de fond est français. Pour résumer, l’engagement français en Europe commence à se renforcer et il porte déjà ses fruits. Il faut maintenant que l’on réfléchisse, peut-être à travers un parti politique européen, à mettre en place des moyens d’influence plus durables.  

Pour mener cette bataille des idées, justement, il faut des instituts, des cercles de réflexions… Les Français sont-ils suffisamment armés en la matière – par rapport aux Allemands ?  

Les Allemands disposent de fondations adossées à des partis politiques. C’est une tradition qui ne nous correspond pas forcément. En revanche, je crois beaucoup au débat et à la circulation d’idées. Je passe beaucoup de temps dans les think tank européens. Lorsque je suis arrivé au Quai d’Orsay, j’ai demandé au directeur de l’Union européenne d’en visiter un chaque semaine. Sans doute faut-il renforcer la présence des grands cercles de réflexions français à Bruxelles. Nous avons commencé à le faire, mais il faut accentuer notre effort. La présidence française, en janvier prochain, en sera l’occasion.  

Si l’on en croit l’étude du German Marshall Fund, les Italiens et les Espagnols sont ceux qui accordent le moins d’importance à l’influence française. Cela vous surprend-il ?  

La France a négligé ses points d’appuis et ses alliances traditionnelles, en considérant qu’ils étaient des partenaires évidents, parce que latins. Mais quand on n’investit pas dans les relations bilatérales, même avec ses proches partenaires, on perd du terrain… C’est d’ailleurs pour organiser nos coopérations qu’un sommet franco-espagnol s’est tenu à Montauban en début d’année et que la France compte signer un traité bilatéral avec l’Italie d’ici à la fin de l’année. Aves les Italiens et les Espagnols, nous pensons souvent la même chose, mais nous le disons jamais ensemble ! C’est en train de changer. 

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La présidence tournante française, au 1er janvier, sera-t-elle le moyen de renforcer notre influence ? 

Cette présidence survient après cinq ans de combat. Il est plus facile de faire avancer ses idées quand le terrain a été préparé – qu’il s’agisse de la taxe carbone aux frontières, de la régulation des Gafa, de l’Europe de la défense ou encore de la taxation du numérique. Maintenant, nous devons encore investir financièrement, politiquement et intellectuellement dans les années qui viennent. Il faut du temps pour rattraper vingt ans de retard. Nous avons déjà beaucoup avancé. La présidence française sera un formidable accélérateur. 

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