LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

La main sur le coeur, les cheveux ébouriffés, Boris Johnson en avait fait son cheval de bataille : non, le Brexit n’allait pas créer une frontière entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni. « Jamais un Premier ministre britannique n’accepterait une telle chose », avait coutume de lancer l’artisan n°1 du Brexit lors de ses voyages à Belfast, ajoutant à la volée : « Il faudra me passer sur le corps ! »  

En janvier 2020, pourtant, Boris Johnson valide le « protocole nord-irlandais » avec l’Union européenne, un système unique au monde qui prévoit des contrôles douaniers sur les exportations de produits britanniques vers l’Irlande du Nord. Une véritable frontière en mer d’Irlande, au beau milieu du Royaume-Uni. « Le Premier ministre a regardé les Nord-Irlandais dans les yeux et leur a promis qu’il n’y aurait pas de frontière, avant de la mettre en place moins d’un an plus tard, résume Jonathan Tonge, politologue à l’université de Liverpool. En Irlande du Nord, les plus attachés à la Couronne, les loyalistes et les unionistes, se sentent trahis et lui en veulent terriblement. » 

Une frontière et un risque de « guerre des saucisses »

Un an et demi après le Brexit, cette démarcation en mer d’Irlande devient chaque jour plus concrète. L’UE avait accordé une « période de grâce » aux autorités britanniques afin qu’elles organisent ce contrôle des biens entre leurs provinces. Ce délai devait arriver à son terme le 1er juillet, entraînant ce que la presse anglaise a nommé « la guerre des saucisses » : la Grande-Bretagne aurait l’interdiction d’exporter de la viande réfrigérée vers l’Irlande du Nord, qui se trouve toujours dans le marché européen. « Nous voulons trouver des solutions à ce problème très symbolique et apaiser les tensions, confie l’ambassadeur de l’UE à Londres, Joao Vale de Almeida. Nous savions dès le départ que l’Irlande du Nord serait le dossier le plus complexe du Brexit, et qu’il allait demander une véritable quadrature du cercle et des compromis. » 

Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement

Jusqu’au dernier moment, les deux parties ont négocié pour prolonger le délai de grâce – et sauver les barbecues « made in England » des Nord-Irlandais pour l’été. « Cette décision ne ferait que retarder l’inévitable, tempère Alex de Ruyter, directeur du Centre for Brexit Studies à l’université de Birmingham. Une frontière stricte finira par être établie au sein même du Royaume-Uni, avec des conséquences considérables. » 

Déjà, au printemps dernier, le contexte politique post-Brexit a enflammé les rues de Belfast pour la première fois depuis la fin du conflit nord-irlandais. « L’angoisse monte chez les loyalistes, qui se sentent à juste titre coupés de la Grande-Bretagne, analyse Alex de Ruyter. Ils voient le protocole nord-irlandais comme un cheval de Troie destiné à réunifier l’Irlande, leur pire cauchemar. » Confronté à une poussée indépendantiste en Ecosse, Johnson doit aussi surveiller son flanc nord-irlandais.  

Les autorités craignent un regain de violence dans la région alors que la saison des marches loyalistes, destinées à montrer l’attachement au Royaume-Uni, s’apprête à démarrer le 12 juillet. « Des émeutes ont eu lieu il y a deux mois et leurs causes ne se sont pas envolées », alerte Jonathan Tonge, de l’université de Liverpool. D’autant que le parti au pouvoir en Irlande du Nord, pro-Brexit et unioniste, traverse une crise profonde : la Première ministre, Arlene Foster, a dû démissionner après une révolte interne, et le dernier chef du parti, Edwin Poots, n’a tenu que trois semaines à sa tête. « Cette vacance du pouvoir crée une instabilité alors que la situation sociale reste très volatile », poursuit Jonathan Tonge. Le gouvernement nord-irlandais risque de s’effondrer à tout moment, et Boris Johnson pourrait perdre de précieux alliés. 

Les remontrances américaines

Sur le plan international aussi, le dossier nord-irlandais complique l’après-Brexit. Le Premier ministre britannique rêve tout haut d’une « Global Britain », libérée des règles européennes et capable de passer des accords commerciaux avec le monde entier. Cette vision, encore théorique, devait commencer à se concrétiser lors du G7 dans les Cornouailles, du 11 au 13 juin, avec l’accueil des chefs d’Etat les plus puissants. Mais la question irlandaise a encore une fois monopolisé l’attention et gâché la fête de Johnson. 

L’avertissement le plus sévère est venu du grand frère américain et de son président aux fières racines irlandaises. Joe Biden a prévenu que si Londres, par son refus de négocier avec l’UE, menaçait les accords de paix de Belfast, elle pouvait dire adieu à un accord commercial avec Washington. « La question de la paix en Irlande dépasse les lignes partisanes aux Etats-Unis, et Biden, par ses origines, y tient particulièrement, précise Leslie Vinjamuri, spécialiste des relations internationales à la Chatham House. Le président américain joue un rôle déterminant, avec une posture morale qui signifie à Londres qu’il existe des lignes rouges à ne pas franchir dans ces négociations post-Brexit. » 

L’application L’Express

Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez

Télécharger l’app

Si Boris Johnson marche sur une ligne étroite en Irlande, la situation risque encore de se compliquer dans les prochains mois. « Johnson affrontera son moment de vérité à la fin de l’année, quand il devra prouver que le Brexit porte ses fruits, estime Georgina Wright, responsable du programme Europe de l’Institut Montaigne. Le Covid-19 a jeté un flou sur les conséquences réelles du Brexit mais, une fois qu’ils pourront voyager, les Britanniques se rendront compte de l’impact d’une sortie de l’UE, notamment sur leur liberté de circulation. » Pour s’en sortir, Boris Johnson garde sans doute quelques promesses intenables en réserve. 

Opinions

Idées et débats

Par Marylin Maeso

Chronique

Pierre Assouline

Economie

Robin Rivaton

Renaissance

Par Cécile Maisonneuve, présidente de La Fabrique de la Cité

Irlande du Nord : pourquoi Boris Johnson pourrait payer cher ses pirouettes politiques