LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Six petites lettres les distinguent. L’un a 66 ans, l’autre 61. Le premier règne au Caire, le second à Khartoum. Les deux hommes auraient pu être frères, dans un lointain passé où le Soudan appartenait encore à l’Egypte. Abdel Fattah al-Sissi, président égyptien, et Abdel Fattah al-Burhan, dirigeant de facto du Soudan depuis son coup de force fin octobre, partagent bien plus que leur prénom. Le maréchal et le général ont en commun une certitude : l’avenir de leur pays appartient aux militaires. Au soir du 25 octobre, le maître de l’Egypte, auteur d’un putsch en 2013 – avant d’être élu deux fois -, jubile. Son ami al-Burhan, qui, depuis le renversement en 2019 d’Omar el-Bechir, pilotait la transition de concert avec des civils, marche enfin dans ses pas. L’arrestation du Premier ministre est ordonnée, l’état d’urgence décrété, au grand dam de milliers de manifestants prodémocratie. Désormais seul aux manettes, l’homme au béret noir et à l’uniforme kaki se porte garant de l’unité du Soudan. 

L’occasion est trop belle pour le régime égyptien. Loin des condamnations européennes et américaine, son ministre des Affaires étrangères insiste sur l’importance « d’assurer la stabilité et la sécurité » du pays, lesquelles « font partie intégrante de la sécurité et de la stabilité de l’Egypte ». Dans les rues de Khartoum, la rumeur court déjà : le cerveau du coup d’Etat se nomme al-Sissi. Info ou intox ? « Une chose est sûre, l’Egypte n’a pas intérêt à ce qu’un modèle de transition démocratique réussisse à ses portes, pas plus que les deux autres sponsors du Soudan, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis », souligne Cameron Hudson, chercheur à l’Atlantic Council. Surtout, ces trois pays entendent garder leur mainmise sur ce voisin des plus stratégiques. Au carrefour de la Corne de l’Afrique, du Sahel et du Maghreb, le Soudan, aux sols riches en or et terres rares, borde sept pays africains et offre une façade maritime de 700 kilomètres sur la mer Rouge, l’un des corridors commerciaux les plus fréquentés au monde. Le pays est, depuis la fin du régime de Bechir, au coeur d’une guerre d’influence où rivalisent Américains, Chinois, Russes et acteurs régionaux. 

La ruée vers les ports

« Pendant les trente ans de dictature, le Soudan fut un Etat paria, où il était difficile d’investir, note Jonas Horner, de l’International Crisis Group. La chute de Bechir a ouvert de nouveaux horizons. Les Etats-Unis ont retiré le Soudan de leur liste noire des pays sponsors du terrorisme, accélérant les pourparlers sur l’allégement de la dette. » Le 17 mai dernier, Paris accueille une conférence de soutien au développement du pays. Mais le spectre du retour à la dictature militaire pourrait rebattre les cartes. 

Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement

A Moscou, Vladimir Poutine se frotte les mains. Et pour cause, l’accord initié sous Bechir pour implanter une base navale russe à Port-Soudan semblait remis en cause par les civils. Le Kremlin fait-il déjà de l’oeil à Burhan pour réaliser son dessein ? La diplomatie russe n’a en tout cas pas désapprouvé le putsch, y voyant « le résultat logique d’une politique ratée ».  

D’autres nations lorgnent le littoral soudanais. L’administration post-Béchir envisageait de construire de nouveaux ports, attisant l’intérêt d’opérateurs chinois, turcs, britanniques ou qatariens, à côté des Emiriens. Mais les militaires, qui cadenassent l’économie, ont vite douché les espoirs de libéralisation. Récemment, des membres du Comité pour le démantèlement du régime, chargé de saisir les avoirs accaparés par les proches de l’ex-dirigeant, ont été arrêtés. Ils s’intéressaient d’un peu trop près aux intérêts de l’armée… et de ses plus fidèles alliés étrangers. 

« En 2019, déjà, les Etats du Golfe avaient mené des opérations d’influence pour aider les généraux à récupérer la révolution », rappelle Andreas Krieg, professeur au King’s College London. « L’enjeu est quasi existentiel pour les royaumes saoudien et émirien, qui trouvent au Soudan des opportunités d’affaires, notamment dans les minéraux, reprend l’analyste Cameron Hudson. Mais ils y voient surtout leur garde-manger. C’est une question de sécurité nationale pour eux. En Arabie Saoudite, les trois quarts du bétail viennent du Soudan. » Or, qui y contrôle les plus grands abattoirs ? L’armée, également maîtresse des mines et des ports. 

Un triumvirat à la manoeuvre

Alors quand débute à la mi-septembre le blocage de Port-Soudan, tous les regards se tournent vers les militaires. Plusieurs sources les accusent d’avoir fomenté une protestation contre le gouvernement civil pour légitimer le coup de force à venir. Un soupçon partagé par la rue. « Les généraux refusaient de remettre les rênes du Conseil souverain aux civils en novembre comme prévu », peste Shahd Elyas, salariée dans le bâtiment rencontrée à Khartoum quelques heures après le coup. Si le scénario militaire se confirme, il signerait la victoire de l’axe Egypte-Emirats-Arabie saoudite, un triumvirat à l’influence croissante dans la région. Pour Le Caire, un Soudan aux mains de l’armée serait aussi l’assurance d’un allié solide sur un dossier crucial qui l’oppose à l’Ethiopie : le grand barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, qui menace de priver l’Egypte d’une partie de son approvisionnement en eau. 

L’application L’Express

Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez

Télécharger l’app

Ironie de l’histoire, ce qui arrange ce trio ne fait pas le bonheur de leurs alliés américain… et français. Après des décennies de sanctions, les Etats-Unis espéraient promouvoir un modèle démocratique en Afrique – enjeu encore plus impérieux après le désastre afghan. Au lendemain du putsch, ils ont gelé 700 millions de dollars d’aide. « Mais, en réalité, ni Washington ni les Européens n’ont de réel levier face aux putschistes. Si les militaires évitent le bain de sang, ils peuvent se maintenir sans être trop inquiétés », redoute Andreas Krieg. D’autant que l’armée a une dernière corde à son arc : le chantage aux migrants. Un argument de choc auprès des Européens. 

Opinions

Chronique

par Christophe Donner

Chronique

Par Sylvain Fort

Chronique

Par Gaël Brustier

Chronique

Pierre Abadie, Directeur Climat chez Tikehau Capital

Les dessous du coup d’Etat au Soudan