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Ils se prennent en photo devant le « bateau rouge », la modeste embarcation de bois dotée d’une large cabine intérieure où s’est tenu le premier congrès du Parti communiste chinois (PCC) en juillet 1921. Sur les fresques accrochées le long des grilles du parc qui entoure le lac Nanhu, on aperçoit un Mao Zedong alors âgé de 28 ans et, juste à côté, des dessins évoquant le « sacrifice des révolutionnaires », lors des combats qui précédèrent leur prise de pouvoir, le 1er octobre 1949.  

A Jiaxing, haut lieu du « tourisme rouge », à 80 kilomètres au sud-ouest de Shanghai, des hordes de visiteurs, en famille ou en voyage d’entreprise, débarquent par vagues. Certains groupes arborent des tee-shirts floqués du logo du centième anniversaire du Parti : un « 100 » rouge sur fond blanc. D’autres préfèrent le bon vieux pin’s avec la faucille et le marteau. De larges banderoles rouges sont déployées, pleines d’éloges pour le Parti et affichant l’identité des groupes présents : ici, les retraités de l’éducation nationale de la province du Zhejiang ; là, l’association des infirmières de Hangzhou ; un peu plus loin, en chemises bleues, un groupe d’ingénieurs travaillant pour une grande société de construction d’Etat. Un déluge de photos immortalise le moment. « Ce voyage est organisé par la cellule du Parti de notre société », explique l’un des visiteurs. « On se doit d’être là, reprend une retraitée venue avec d’anciennes ouvrières, elles aussi encadrées par le PCC. Tout est gratuit, on est vraiment bien entre camarades. » 

Modeste cité de 1,2 million d’habitants, Jiaxing s’est offert un lifting complet pour être à la hauteur de cet anniversaire historique. Des lignes de tramway, des jardins, des autoroutes, un quartier d’affaires flambant neuf et plusieurs gratte-ciel entourent désormais le « bateau rouge ». Au milieu des grues et des bulldozers, une armée d’ouvriers, casque jaune sur la tête, se dépêche de finir les travaux. Des banderoles appelant la population à « embrasser le rêve chinois » et à « affronter les flots de l’Histoire, comme le bateau rouge du lac Nanhu », sont accrochées le long des trottoirs.  

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« Je n’ai pas connu l’époque de Mao, mais j’ai l’impression d’y être… »

Avec 91 millions de membres - d’après l’agence officielle Chine nouvelle -, le PCC est le deuxième parti du monde après le BJP indien, le parti nationaliste hindou. C’est aussi la plus ancienne organisation politique encore au pouvoir, avec le Parti des travailleurs de Corée du Nord, à la tête du royaume ermite depuis juin 1949. Le régime chinois devrait même battre dans deux ans le record de longévité de l’Union soviétique, soixante-quatorze ans. Aucune glasnost à la Mikhaïl Gorbatchev – l’ancien dirigeant russe est un repoussoir absolu pour Xi Jinping – n’est en revanche envisagée.  

Fondé dans la discrétion, le PCC est devenu omniprésent. « Parti, Etat, affaires militaires, affaires civiles, éducation, Est, Ouest, Sud, Nord, Centre, le Parti dirige tout », a déclaré en octobre 2017 Xi Jinping – à la fois président de la République populaire et secrétaire général du PCC. Il s’incarne dans les cellules implantées dans toutes les entreprises, les comités de quartier (sorte de vigies de proximité), mais aussi les cadres qui contrôlent le pays en parallèle des administrations étatiques, tant à l’échelle nationale que dans les provinces, les villes et les villages. 

Pour célébrer son centenaire, le régime a démarré ces dernières semaines une énorme opération de propagande. Elle va grandissant à mesure que l’on s’approche du 1er juillet, date anniversaire officielle. Une directive incite tous les membres du Parti à se rendre sur les lieux symboliques de son parcours, comme Jiaxing ou Yan’an (province du Shaanxi), ancien quartier général des troupes communistes avant la révolution. Des articles, des émissions de télévision et des films mettant en scène l’héroïsme des premiers communistes sont diffusés quotidiennement. Une douzaine de longs-métrages ont été sélectionnés pour envahir les écrans. La palme revient au film Changjin Hu (La bataille du lac Changjin), prévu cet été au cinéma, qui raconte la vie de « camarades volontaires » répondant à « l’agression américaine » pendant la guerre de Corée (1950-1953), précise le communiqué officiel – alors que c’est en réalité le Nord qui a déclenché les hostilités. « On ne parle plus que de ça, soupire une jeune Pékinoise. Je n’ai pas connu l’époque de Mao, mais j’ai l’impression d’y être… » 

Non loin de Jiaxing, à Shanghai, un musée du communisme chinois vient de rouvrir après une longue rénovation. Un endroit hautement symbolique : Xi Jinping et les six autres membres du comité permanent du bureau politique du PCC s’y sont rendus en 2017 pour y déclamer, poing levé, le serment d’admission au Parti. Il jouxte une maison traditionnelle de style Shikumen, typique de la concession française des années 1920. Deux étages de briques rouges et grises coincés entre les boutiques de luxe et les cafés chics du quartier de Xintiandi, l’un des plus branchés de Shanghai. Quelques touristes se prennent en photo devant le bâtiment 76, là où s’est tenue le 23 juillet la première partie du congrès du PCC, avant son départ pour Jiaxing sous la pression de la police. « C’est un lieu d’une grande importance pour la nation chinoise », lance un guide à l’attention d’un groupe venu de la province du Hunan. Aussitôt après leur visite, ils se dirigent vers le Bund, pour admirer l’imprenable vue sur les tours futuristes du quartier d’affaires de Pudong qui bordent le fleuve Huangpu et illustrent l’incroyable chemin parcouru en quelques décennies : un pays pauvre et isolé devenu la deuxième puissance économique mondiale, et rivalisant de plus en plus avec les Etats-unis sur les plans technologique, militaire ou géopolitique.  

Silence sur Tian’anmen et les dérives de Mao Zedong

Ces pèlerinages en terres rouges sont l’occasion de donner une image entièrement positive de ce siècle de communisme. Le Parti a même publié sa bible rouge, à laquelle il faut se référer pour toute allusion à l’histoire du régime. Les aspects négatifs y sont gommés ou raccourcis. Rien, évidemment, sur le massacre de la place Tian’anmen le 4 juin 1989 – tabou absolu en Chine -, qui mit brutalement fin au mouvement étudiant prodémocratie. Les dérives de Mao Zedong sont également passées sous silence, notamment la Grande Famine, qui fit entre 30 et 50 millions de morts de 1959 à 1961, du fait de l’effondrement de la production agricole après le Grand Bond en avant. La Révolution culturelle (1966-1976), au cours de laquelle les gardes rouges ont éliminé des millions de personnes, fait l’objet d’un court chapitre sobrement intitulé « Rebondissements sur la voie de la reconstruction socialiste ». Mao se retrouve aujourd’hui déifié, érigé en pourfendeur de « la corruption et des privilèges de la bureaucratie », alors que, dans la précédente édition datant de 2010, il était tenu responsable de ce qui était qualifié de « désastre » pour le peuple chinois.  

Depuis son arrivée au pouvoir fin 2012, Xi Jinping a renoué avec l’héritage du fondateur de la République populaire, perçu comme essentiel à la légitimité du régime. « Le président réécrit l’histoire du Parti et veut effacer toutes les erreurs du passé, résume Gao Wenqian, historien spécialiste du communisme chinois et professeur à l’université Columbia aux Etats-Unis. Le Parti s’est attaché tout au long de son histoire à consolider son pouvoir. L’actuel dirigeant veut faire de Mao un leader conscient des dangers du capitalisme, car cela le sert dans sa volonté de lutter contre toute velléité de démocratisation du régime chinois. » 

« Xi Jinping cherche à gommer la rupture effectuée par Deng Xiaoping en 1978-1979, celle qui a lancé les réformes et le passage d’une dictature totalitaire à un régime autoritaire, et insiste sur la continuité. Il veut créer un récit plus linéaire et lisse, et renvoyer une image bienveillante du PCC, illustrée par exemple par le succès de la lutte contre l’extrême pauvreté. Car, pour lui, c’est le parti qui apporte sa légitimité au régime », confirme Jean-Pierre Cabestan, professeur de sciences politiques à l’université baptiste de Hongkong.  

Dans cette logique, le régime chinois censure les événements historiques qui ne cadrent pas avec son récit. Les autorités encouragent même la population à dénoncer les discours, qualifiés de « nihilistes », coupables « d’attaquer, diaboliser ou calomnier » l’histoire de la révolution chinoise, au moyen d’une hot line mise en place le 9 avril. Et ce, afin de créer « un environnement positif pour l’opinion publique ». 

S’inscrivant dans les pas de Mao, Xi a parallèlement instauré un édifiant culte de la personnalité qui sévit jusque dans les écoles, les universités et les entreprises. « Ma fille est encore en classe primaire, mais elle a déjà des leçons politiques et étudie la pensée de Xi Jinping », témoigne une mère de famille pékinoise. Chaque jour, le Quotidien du peuple cite le secrétaire général, et ses formules sont reprises sur des banderoles accrochées en pleine rue. 

Derrière ce vernis d’unité, le Parti reste cependant divisé, même si Xi Jinping, dirigeant le plus puissant depuis Mao, règne en maître. « Il y a des mécontents », note Jean-Pierre Cabestan, même si la plupart restent silencieux. Parmi eux, des victimes de la campagne anticorruption – qui a aussi permis au « grand leader » de faire taire des voix critiques -, à l’image de Ren Zhiqiang, un homme d’affaires membre du PCC depuis plus de quarante-cinq ans et fils d’un ancien dignitaire, qui avait osé qualifier le président de « clown » – il a été condamné l’an dernier à dix-huit ans de prison.  

La révision de la Constitution a par ailleurs du mal à passer auprès de l’aile libérale. Après la mort de Mao en 1976, Deng Xiaoping y avait inscrit la limite de deux mandats présidentiels de cinq ans, afin de prémunir le pays contre le retour d’un dictateur et du culte de la personnalité. Mais Xi Jinping a fait voter en 2018 un amendement supprimant cette limite, afin de pouvoir rester à vie au pouvoir. « Alors qu’il y avait, sous le Petit Timonier, une aspiration à une certaine libéralisation au sein du régime, ainsi qu’une volonté de laisser plus d’autonomie à l’économie et à la société, tout cela a été balayé, rappelle Jean-Pierre Cabestan. Deng voulait limiter le rôle du Parti par rapport à l’Etat, Xi Jinping veut faire l’inverse. Avec lui, le PCC retrouve un pouvoir total et promeut un marxisme à tendance maoïste : il joue un rôle de plus en plus central et direct dans la vie politique. » 

Un défi de taille pour le parti unique

Malgré cette évolution, la société chinoise, dans sa grande majorité, ne remet pas en cause le système actuel (même s’il est contesté par une partie de l’élite). Soit elle le soutient, soit elle sait qu’elle n’a pas d’autre choix que de vivre avec. Mais, dans l’ensemble, la population s’estime bien gouvernée. Une étude de la Harvard Kennedy School publiée en juillet 2020 (portant sur 2016) relève ainsi un taux de satisfaction de 93 % quant à l’action du gouvernement central. Plus récemment, les Chinois, dans un contexte de propagande triomphante, semblent avoir largement approuvé sa gestion de l’épidémie de Covid-19, malgré le manque de transparence initial. Beaucoup ont souffert du manque de protection sociale l’an dernier, mais l’économie nationale est repartie très fort (le FMI prévoit une progression du PIB de 8,4 % cette année).  

S’il semble solidement arrimé au pouvoir, le parti unique fait toutefois face à un défi de taille. « Le décalage de cette organisation autoritaire et monolithique avec une société de plus en plus diverse, pluraliste et mondialisée – et marquée par l’apparition de nouveaux pouvoirs financiers et économiques – ne cesse de croître. C’est une tension qui pourrait à terme provoquer des transformations politiques », avance Jean-Pierre Cabestan.  

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En 2022, pour la première fois depuis Mao, un président devrait voir son mandat prolongé au-delà de dix ans. Combien de temps un seul parti pourra-t-il encore contrôler un pays aussi dynamique ? « Le PCC a déjà vécu cent ans, s’enflamme un visiteur après sa visite à Jiaxing. Je suis certain qu’il gouvernera encore au moins autant. Les démocraties changent tout le temps, sans continuité. Il n’y a aucune chance de construire quoi que ce soit. » Et qu’importe si la moindre voix chinoise discordante est étouffée et si le dialogue avec le reste du monde ne cesse de se compliquer.  

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