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Il a attendu qu’il fasse presque nuit noire. Pour rendre l’instant encore plus fort. Sa femme finissait de préparer au feu de bois un thiéré, un couscous de mil, avec du poisson. Diamé Sène, la barbe grisonnante et le corps sec, a alors appuyé sur l’interrupteur. Sur les murs nus de sa maison de deux pièces, la lumière a jailli, aussi éclatante que son sourire. « Je ne peux dire à quel point je suis content », déclare l’homme de 74 ans. C’est la première fois que la fée Electricité entre dans son foyer. Un événement dans son village de Back, dans la région de Thiès, à près de quatre heures de bitume et de piste de terre rouge de Dakar, la capitale. 

Le père de sept garçons et d’une fille doit se familiariser avec les équipements. A son côté, le responsable régional de la société Oolu Solar lui montre les trois niveaux d’intensité des lampes. « Nous devons aider les gens à gérer leur consommation », explique Abdoulaye Ba, en pianotant sur le boîtier central orange, auquel est relié un accumulateur lithium alimenté par un panneau solaire posé sur le toit plat. Il faut économiser jusqu’au retour du soleil, pour éviter que la batterie ne tombe en panne si trop d’appareils sont branchés en même temps. 

La véritable star de la soirée, ce n’est pas l’éclairage, c’est la télévision. A tel point que la famille finit par la déplacer dans la cour de terre. Sous le ciel étoilé, une vingtaine d’habitants, des enfants aux aînés, se retrouvent devant l’écran lumineux. Le journal, les clips musicaux, les prêches religieux, les feuilletons télévisés.  

Ce 27 mai, c’est soirée télé dans le village de Back, où pour la première fois, la famille de Diamé Sène a l’électricité dans sa maison.

LEO CORREA POUR L’EXPRESS

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En français, en wolof. On ne cesse de zapper pour mieux faire le tour de ce nouveau monde en 70 chaînes. « Avant, j’écoutais la musique à la radio et je dansais sans connaître les pas. Maintenant, avec les images, je vais pouvoir apprendre », rigole Diamé Sène. A l’intérieur, sa femme profite de l’éclairage pour passer le balai dans la chambre sans meubles – mis à part un lit surmonté d’une moustiquaire. 

« Grâce à l’éclairage, les vols de chèvres et de moutons ont baissé »

Pour disposer de ce kit solaire incluant six lampes, une télévision et des câbles pour recharger des téléphones, Diamé Sène va débourser 12 500 francs CFA (19 euros) par mois. Et, au bout de deux ans, l’équipement sera à lui. « Ce n’est pas une somme facile à trouver, reconnaît ce paysan, mais nous ferons des sacrifices, car le jeu en vaut la chandelle. » C’est avec son petit téléphone qu’il va régler son forfait, en transférant de l’argent de son compte d’opérateur mobile vers celui d’Oolu (« confiance », en wolof). Un SMS lui est ensuite envoyé avec un code d’activation qui, une fois rentré sur le boîtier, débloque l’accès à l’équipement pour trente jours. 

A Back, environ un tiers des 2 000 habitants bénéficient désormais de l’énergie solaire. Comme Léopold Diomé, 37 ans. « Avant, je devais faire 5 kilomètres à pied pour aller recharger mon téléphone au village voisin, raconte-t-il. Aujourd’hui, je suis joignable à tout moment. » Dans le village bordé de baobabs, les utilisateurs listent tous les avantages. « Grâce à l’éclairage, les vols de chèvres et de moutons ont baissé, remarque l’un d’eux, tout comme les morsures de vipères et de pythons, car on voit mieux où nous mettons les pieds. » Une mère de famille se réjouit des notes en hausse de ses enfants : « Ils peuvent travailler plus tard le soir et ne sont plus obligés de se coller les uns aux autres autour d’une seule lampe à pétrole. » 

Modou Sene, 19 ans, entre pour la première fois dans la maison éclairée par un lampe solaire, dans le village de Back.

LEO CORREA POUR L’EXPRESS

« Le soleil est un don du ciel inépuisable », se félicite, à l’ombre d’un tamarinier, le chef du village. Enveloppé d’une longue tunique bleu azur, Diethé Faye déplore le retard pris dans le raccordement au réseau électrique du pays. « On attend toujours, soupire-t-il. Il y a deux ans, un politicien m’avait dit que ça allait être notre tour, mais il paraît que les promesses n’engagent que ceux qui y croient… » 

 

Pourtant, le Sénégal a fait des progrès depuis quelques années. Le taux d’électrification est désormais de 76 % (selon les derniers chiffres, de 2019) : 94 % en milieu urbain, mais seulement 54 % en zone rurale. L’objectif des autorités ? L’accès à l’électricité pour tous les Sénégalais d’ici à 2025. Cette date pourrait être difficile à tenir, selon certains experts. D’où la nécessité d’accélérer le développement de l’énergie d’origine solaire pour combler les lacunes. Et ce, d’autant que le pays côtier ouest-africain bénéficie de 3 000 heures d’ensoleillement par an (contre 1 800 en France). « L’avenir passe par le solaire, confirme, à Dakar, Malick Ngom, de l’Agence sénégalaise d’électrification rurale. Cette énergie peut servir d’alternative en attendant que le raccordement au réseau arrive, ou être une solution en soi si la localité est trop isolée », estime ce responsable. Une question de coût, également : « Ce n’est pas rentable de faire un raccordement de 2 kilomètres de réseau pour seulement 10 ménages. » 

Dans les villages les plus éloignés, des minicentrales solaires peuvent être installées là où l’habitat est regroupé. Pour les maisons dispersées, les solutions individuelles, comme celle proposée par Oolu Solar, sont pertinentes. Une évolution possible grâce aux avancées technologiques qui ont réduit le coût et la taille des installations et amélioré leur efficacité. En 2018, le solaire photovoltaïque décentralisé contribuait à hauteur de 7,6 % au taux d’électrification rurale. Pour poursuivre ce développement, les autorités ont décidé en mai 2020 d’exonérer de TVA tous les équipements destinés à la production d’énergie renouvelable, comme le solaire, l’éolien ou le biogaz. 

Oolu, la start-up qui monte

C’est en Afrique de l’Est que la révolution du kit solaire a débuté, il y a une dizaine d’années, avec la compagnie M-Kopa. Elle se propage désormais en Afrique de l’Ouest, où près de la moitié des habitants n’ont pas encore accès à l’électricité. « Le Sénégal est le pays le plus avancé dans la sous-région, mais tout le monde s’y met », observe Ahmadou Ba, consultant en énergie. Créée en 2015, à Dakar, Oolu Solar est désormais présente au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Cameroun et au Nigeria. « Le marché est en pleine croissance, assure la représentante de la société dans le pays de la teranga, Marieme Ba. Nous avons atteint les 50 000 clients, dont 30 000 au Sénégal, et visons le double d’ici à deux ans. »  

Une femme prépare le dîner à Back, où plusieurs villageois ont acquis des kits solaires.

LEO CORREA POUR L’EXPRESS

En décembre dernier, la start-up aux 150 salariés a levé 7 millions d’euros. Mais, avec l’émergence de sociétés comme Baobab+, PEG Africa ou Moon, la concurrence est forte, et la rentabilité n’est pas encore au rendez-vous. « Un petit cultivateur aura du mal à payer chaque mois, car ses revenus demeurent faibles et irréguliers », rappelle Jacques Oloa, du cabinet de conseil Advisall Energy Solutions. « La clef, c’est de proposer des solutions solaires de plus forte capacité pour permettre la création d’activités qui génèrent plus de revenus pour les habitants. » Une piste que les entreprises du secteur explorent. « Nous sommes en train de créer des congélateurs, des générateurs et des climatiseurs, tous alimentés par le solaire », liste Marieme Ba. 

A Back, grâce à l’installation d’un kit solaire, l’unique épicerie du village a pu repousser ses horaires de fermeture de 21 heures à minuit. Sur les étagères en bois se trouvent quelques boîtes d’allumettes, des sachets de café instantané et de lait en poudre, des paquets de gâteaux et des boissons sucrées. Mais il manque aux tenanciers, un couple, un équipement crucial. « Si nous avions un frigo, nous pourrions conserver de la viande, du poisson, tous les aliments à base de lait, et nous aurions beaucoup plus de clients !, imagine Diomaye Ngom, 58 ans. Pour l’instant, nous sommes obligés de vendre les denrées périssables tout de suite, sinon nous devons les jeter. » A son côté, assise sur une natte, sa femme, Amy Dieng, nettoie des tomates avant de les mettre dans des sachets en plastique. « Moi, j’aimerais pouvoir vendre des glaces, car il fait très chaud ici, glisse-t-elle. Les enfants seraient heureux. » 

Amy Dieng tient la petite épicerie de Back avec son mari. Grâce au kit solaire installé ici, elle peut désormais ouvrir jusqu’à minuit au lieu de 21 heures.

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A quelques dizaines de mètres, une femme tire à la force du poignet un seau d’eau qu’elle remonte du puits. « Imaginez si nous avions une pompe à eau solaire pour que nos maraîchers puissent faire de l’irrigation au goutte-à-goutte, relève le chef du village. Et avec des générateurs solaires, des menuisiers, des ferronniers, des mécaniciens pourraient s’installer ici. » Aujourd’hui, la plupart des jeunes du village partent à Dakar pour trouver du travail, regrette Diethé Faye. « Il ne reste que les vieux, ça doit changer. » 

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