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Diplomate chevronné, Joao Vale de Almeida a la lourde tâche, depuis le 1er février 2020, d’être le premier ambassadeur de l’Union européenne auprès du Royaume-Uni. Le Portugais doit gérer les tensions liées à l’après-Brexit, pacifier les relations entre les deux camps et protéger les citoyens européens établis outre-Manche.  

Cinq ans après le référendum sur le Brexit, validé à 52% par les Britanniques, l’ambassadeur européen expose à L’Express sa vision de l’avenir des relations entre Londres et Bruxelles, la transition compliquée par le Covid, ses craintes sur le dossier nord-irlandais et les lignes rouges imposées par l’Union européenne à Boris Johnson.  

L’Express : Il y a cinq ans exactement, les Britanniques votaient en faveur du Brexit. Comment définir l’état actuel des relations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne ? 

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Joao Vale de Almeida : Les décisions ont des conséquences et tout le monde doit avoir conscience que le changement est radical : le Royaume-Uni est passé de pays membre de l’Union européenne à pays tiers, et la transition se révèle éminemment complexe. Les premiers mois, peut-être les premières années, seront des périodes d’adaptation à cette nouvelle donne. 

Nous avons vécu ensemble pendant un demi-siècle, puis nous avons décidé de nous séparer. Les divorces sont toujours traumatisants et l’adaptation à une situation post-divorce toujours difficile. Heureusement, je ne parle pas d’expérience personnelle, mais nombreux sont ceux qui vous confirmeront ce diagnostic. 

Cette situation est unique au monde, elle requiert un investissement politique permanent et nous savons que notre relation avec le Royaume-Uni restera intense et complexe, parce que très importante. L’Union européenne est le premier partenaire commercial de Londres, ils sont notre troisième. Après cinquante de vie commune, nos économies sont interdépendantes, nous restons alliés au sein de l’OTAN, du G7, des Nations unies et partageons les mêmes valeurs. Il faut le souligner. 

L’Europe reste un sujet de tensions important en Grande-Bretagne, on le voit à la lecture des tabloïds tous les matins et aux déclarations de certains membres du gouvernement britannique. Votre rôle d’ambassadeur consiste en partie à apaiser ces tensions. Est-ce une mission impossible ?  

C’est un défi. Nous devons normaliser cette relation et cesser de la dramatiser. Le Royaume-Uni continue d’être divisé sur le Brexit, nous regrettons cette décision mais nous devons la respecter et faire en sorte d’anticiper les problèmes et de les régler, dans le cadre juridique que nous avons défini avec les autorités britanniques. 

Sentez-vous une volonté similaire du côté britannique ?  

Chacun son style. La politique britannique est très animée, la presse participe énormément, avec beaucoup de débats. Je m’adapte. Il n’est pas évident de porter la voix européenne dans ce contexte et cela requiert une forte exigence diplomatique. Mon travail consiste à faire évoluer l’état d’esprit autour de cette relation, qu’elle devienne normale, constructive et dynamique.  

Le monde attend beaucoup de l’Europe au sens large, comme nous l’avons vu au G7, avec une nouvelle administration américaine qui porte un agenda transatlantique très clair. Le Royaume-Uni et l’UE sont destinés à coopérer pour répondre aux défis globaux, notamment celui du changement climatique, même si cela sera plus compliqué qu’auparavant.  

Au Brexit l’année dernière, s’est ajoutée la pandémie. Pensez-vous que la situation sanitaire a retardé la prise de conscience des Britanniques sur les conséquences concrètes du Brexit ?  

J’ai senti dans la peau le côté atypique de l’année 2020. J’ai pris mon poste à Londres le 1er février, et six semaines plus tard nous étions tous confinés. L’année dernière, nous avons réalisé la sortie institutionnelle des Britanniques de l’UE. Cette année, c’est la sortie économique. Nous faisons tout cela au milieu d’une pandémie aux proportions uniques et dans un cadre de récession économique. Dans un tel contexte, il est très difficile de distinguer où commencent les effets du Covid et où commencent ceux du Brexit. Comme disent les Britanniques, « le jury ne s’est pas encore prononcé » sur les conséquences réelles de cette sortie de l’UE.  

Des millions de citoyens européens doivent demander un statut de résident au Royaume-Uni d’ici le 30 juin, sous peine de se retrouver dans l’illégalité. Tous seront-ils enregistrés à cette date ?  

J’espère que oui, mais je ne peux pas le garantir : personne ne sait combien de citoyens européens se trouvent au Royaume-Uni, car l’inscription dans leur consulat n’est souvent pas obligatoire. Depuis des années, les ONG menaient une campagne au nom des « trois millions » de citoyens européens au Royaume-Uni. Or, aujourd’hui, 5,6 millions d’Européens se sont inscrits auprès des autorités britanniques pour rester sur le territoire.  

Nous avons des raisons de croire que plusieurs centaines de milliers d’Européens ne se sont toujours pas enregistrés. Le ministère de l’Intérieur britannique vient de m’informer que le rythme des demandes s’accélère, avec entre 10 000 et 12 000 inscriptions par jour.  

Que risquent concrètement les citoyens européens qui ne seront pas enregistrés après le 30 juin ?  

Ils risquent de perdre leurs droits actuels de vivre et travailler au Royaume-Uni, d’avoir accès aux soins et aux services sociaux. Nous demandons à nos amis britanniques de se montrer compréhensifs envers les Européens qui tarderaient à s’inscrire. Mais nous conseillons à nos concitoyens d’éviter de prendre des risques.  

Le mois dernier, des dizaines de citoyens européens ont été arrêtés par les services d’immigration à la frontière britannique et emmenés dans des centres de détention. Comment avez-vous réagi à ces témoignages ?  

Nous avons réagi de manière très rapide et vigoureuse, à tel point que ces situations ne se reproduisent plus. Le ministère de l’Intérieur britannique, que nous avons alerté, a donné instructions aux gardes frontières d’agir de manière totalement différente avec les citoyens européens. Ce sont des cas ponctuels, mais absolument inacceptables.  

En parallèle, nous devons développer une approche pédagogique envers les Européens qui se rendent au Royaume-Uni : le Brexit signifie qu’il n’existe plus de liberté de circulation avec l’UE. Il s’agit d’un nouveau cadre, et les personnes qui arrivent d’Europe doivent se montrer attentives à ces règles. Mais les gens moins informés ne méritent pas d’être traités comme des criminels, nous avons été très clairs là-dessus. 

L’Irlande du Nord rassemble beaucoup de tensions liées au Brexit, avec un contrôle des biens entre la Grande Bretagne et Belfast censé se durcir au 1er juillet. Le gouvernement de Boris Johnson a demandé un nouveau délai pour mettre en place ces contrôles. L’Union européenne va-t-elle l’accorder ?  

La situation en Irlande du Nord était le cas le plus difficile lié au Brexit. La situation demande une véritable quadrature du cercle. D’une part, nous voulions préserver l’accord du Vendredi saint, qui établit les bases de la paix et de la prospérité en évitant une frontière pure et dure entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord. Deuxièmement, nous devions respecter l’ordre constitutionnel britannique qui prévoit que l’Irlande du Nord est partie intégrante de ce pays. Et troisièmement, nous devions préserver l’intégrité de notre marché intérieur européen.  

Michel Barnier a mené de façon brillante des négociations à cet égard et nous avons conclu l’accord de divorce, avec un protocole nord-irlandais qui prévoit une frontière au marché intérieur de l’Union pour les marchandises entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord. Les Britanniques n’ont pas proposé d’alternatives. Soyons clairs, le protocole n’est pas le problème, mais la solution au problème posé par le Brexit.  

Le Royaume-Uni a demandé de prolonger la période de grâce à l’égard de l’importation de viande réfrigérée vers l’Irlande du Nord, qui prend fin le 30 juin. Des rendez-vous techniques et politiques ont lieu en ce moment pour trouver un accord, nous voulons trouver des solutions à ce problème très symbolique. Ce que nous n’acceptons pas, ce sont les mesures unilatérales comme celles prises sur ce sujet par Londres en mars, qui ont conduit à des actions en justice de notre part.  

Sur cette question, les Britanniques reprochent aux Européens un manque de souplesse et de pragmatisme. L’Europe est-elle trop dure sur le dossier nord-irlandais ?  

Non, nous ne sommes pas ceux qui ont créé ce problème. Nous avons longuement négocié, discuté et réfléchi avec les Britanniques pour aboutir à cette solution, qu’il faut désormais mettre en oeuvre. Le Royaume-Uni n’a pas encore répondu à tous les engagements qu’il a pris concernant l’Irlande du Nord.  

La saison des marches loyalistes est sur le point de débuter en Irlande du Nord, après des émeutes qui ont éclaté en avril. À quel point le risque de violences pèse sur votre travail ? 

Ma première visite officielle en dehors de Londres, après le premier confinement, s’est faite en Irlande du Nord. Il s’agissait d’un signal très clair pour montrer notre engagement sur ce dossier. J’ai pu constater l’inquiétude sur le terrain par rapport aux conséquences du Brexit.  

Nous sommes absolument conscients de la volatilité de la situation en Irlande du Nord. Nous sommes très attachés au succès de l’accord du Vendredi saint, que nous soutenons politiquement et financièrement. La violence reste une menace, mais nous voulons aussi mettre en lumière les opportunités pour les entreprises nord-irlandaises, qui se trouvent dans une situation exceptionnelle, à la fois dans le marché britannique et le marché européen. L’Irlande du Nord a des opportunités dont elle peut se saisir.  

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Pour finir sur une note plus personnelle, Londres vous a finalement reconnu le statut d’ambassadeur le mois dernier, après l’avoir refusé pendant près d’un an et demi. Cette reconnaissance a-t-elle une importance particulière pour vous ? 

Ce n’était pas une question personnelle, comme vous pouvez l’imaginer. C’était une question de reconnaissance et de respect pour l’Union européenne, et je suis très content que le sujet ait été réglé comme il se doit. C’est-à-dire par le respect de la pratique diplomatique internationale. Pour moi, c’est désormais de l’histoire ancienne, et nous devons nous concentrer sur les travaux qu’il nous reste à accomplir. Ils sont suffisamment nombreux. 

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